
Pendant longtemps, nous avons parlé de développement local. Il fallait créer de l’activité, des emplois, des équipements, accompagner la croissance. Puis est venu le temps de l’attractivité : attirer des entreprises, des habitants, des touristes, des médecins, des cadres, des étudiants. Les territoires se sont mis à se comparer, à se classer, et même à se concurrencer. Un nouveau mot apparaît aujourd’hui dans le vocabulaire des politiques locales : l’habitabilité.
Ce n’est peut-être pas seulement un mot de plus. Lundi, j’animais un colloque sur « l’habitabilité des territoires » organisé par le groupe Espelia à l’occasion de ses 30 ans (né en 1996 sous le nom de Service Public 2000). Au terme des débats, j’ai acquis la conviction que nous sommes en train de changer de questionnement :
Hier : comment développer notre territoire ? Puis : comment le rendre attractif ? Aujourd’hui : comment pourra-t-on continuer à y vivre, et à y vivre bien ? Se loger. Disposer d’eau. Se nourrir. Se déplacer. Accéder aux soins, à l’énergie, aux services publics et au numérique. Être protégé contre les risques naturels ou sociaux. Autrement dit, assurer les fonctions essentielles de la vie quotidienne.
Jusqu’où un territoire peut-il aller ? Ses ressources ne sont pas illimitées. Son foncier, son eau, ses capacités d’accueil, ses infrastructures et ses finances publiques non plus. L’habitabilité confronte ainsi les besoins essentiels de la population aux limites physiques du territoire. Car l’attractivité elle-même peut finir par menacer l’habitabilité. Un territoire qui gagne rapidement des habitants peut voir se tendre son marché du logement, se raréfier son foncier, saturer ses mobilités et ses services publics.
Il ne s’agit pas d’opposer attractivité et habitabilité, pas davantage développement et écologie. Il s’agit de changer de boussole. Dans un territoire qui perd des habitants, l’enjeu sera de maintenir les services indispensables. Dans un territoire en forte croissance, il faudra accueillir sans dégrader les conditions de vie. Les réponses seront différentes parce que les territoires sont divers.
L’attractivité regarde volontiers vers l’extérieur : qui pouvons-nous faire venir ? L’habitabilité commence par regarder ceux qui sont là : de quoi auront-ils besoin demain pour continuer à vivre ici ? L’habitabilité nous oblige ainsi à parler de choix, de priorités et parfois de renoncements. Non pour organiser le recul, mais pour préserver l’essentiel et construire des futurs désirables.