
Il a suffi d’une étincelle pour allumer le feu. La crise lycéenne a commencé dans un établissement du Val-de-Marne dont les élèves ne supportaient plus le délabrement. Trois semaines plus tard, la contestation s’est étendue, les revendications se sont amalgamées, de Parcoursup à l’augmentation du SMIC, le pays s’est enflammé et l’État s’est retrouvé, une fois encore, accusé de tous les maux d’une société anxieuse et exaspérée.
Paradoxe : depuis quarante ans, l’immobilier scolaire ne relève plus de l’État.
En 1986, lorsque les collèges ont été confiés aux départements et les lycées aux régions, certains syndicats enseignants dénonçaient le risque d’une école à plusieurs vitesses, selon la richesse des collectivités. C’est largement le contraire qui s’est produit. Les régions les plus modestes, comme le Limousin d’alors ou la Bretagne, ont consenti des efforts considérables parce qu’elle en ont fait une priorité. Partout en France, les établissements ont été rénovés, reconstruits, modernisés.
La décentralisation du patrimoine scolaire a été l’une des grandes réussites, trop rarement reconnues, de notre organisation publique. Les régions et les départements ont investi massivement, souvent mieux et plus rapidement que ne l’avait fait l’État, dont le drame du collège Pailleron avait symbolisé les défaillances. Programmation pluriannuelle, architecture renouvelée, concertation avec les communautés éducatives : sous le regard exigeant de leurs électeurs, les collectivités ont pris leurs responsabilités. Quitte parfois à oublier leurs pudeurs idéologiques, comme la Seine-Saint-Denis qui a largement recouru aux partenariats public-privé pour reconstruire ses collèges.
Il est une étrange loi des sociétés humaines : plus une situation s’améliore, moins les insuffisances qui demeurent deviennent supportables. Le lycée du Val-de-Marne qui a mis le feu aux poudres en offre une illustration.
Mais voilà : lorsque la colère éclate, elle se tourne spontanément vers l’État. Comme si quarante années de décentralisation n’avaient rien changé à notre représentation des pouvoirs publics. Les régions construisent et entretiennent les lycées, les départements les collèges, mais c’est toujours l’État qui doit répondre de tout.
Et les présidents de région et de département ? Ils se sont bien gardés de monter au créneau pour revendiquer leurs responsabilités. Il est tellement plus confortable de célébrer les réussites de la décentralisation que d’en assumer les défaillances.
Lorsque la plainte se transforme en révolte et que la violence s’en mêle, la confusion des responsabilités arrange finalement beaucoup de monde. Tant pis si un lycée nantais Nelson Mandela, ultramoderne, a été partiellement incendié, si les dégradations se chiffrent partout en millions d’euros : ce sont les contribuables qui paieront. Et, au passage, les élèves qui subiront les conséquences de ces destructions.
Cette crise révèle ainsi une contradiction profondément française. Nous avons décentralisé les compétences, mais pas les représentations que nous gardons. Nous avons rapproché les décisions des citoyens, sans leur apprendre véritablement qui décide de quoi. En France, les régions et les départements revendiquent volontiers les succès de la décentralisation. Quand survient la colère, ils laissent l’État monter au front. La décentralisation ne sera véritablement accomplie que lorsque les responsabilités seront aussi visibles que les pouvoirs qui les exercent.
Notre culture politique continue de faire de l’État le responsable universel, le destinataire de toutes les colères et l’arbitre de toutes les revendications. Et notre imaginaire national, nourri d’une mystique révolutionnaire, entretient volontiers l’idée que le progrès et les libertés se conquièrent sur les barricades.
Illustration : Nantes, 1er octobre 2026. Le lycée Nelson-Mandela, symbole de la modernisation du patrimoine scolaire, ravagé par les flammes.









