La ville planifie, trace, balise. Elle dessine des chemins sages, conformes, prévus pour nous. Mais nos pas n’obéissent pas toujours. Ils inventent. Ils contournent. Ils cherchent la voie la plus directe, la plus simple, parfois la plus belle.
Dans les pelouses des parcs, sur la poussière des places, apparaissent ces sentiers imprévus que les urbanistes appellent des « lignes de désir ». Elles révèlent une sagesse collective : les habitants trouvent d’instinct le chemin juste, ignorent les angles droits des plans, préfèrent la liberté des usages aux contraintes imposées.
Ces lignes disent aussi la ville vivante : une ville qui ne se contente pas de prévoir, mais qui accepte d’apprendre de ses habitants. Elles rappellent qu’une bonne gouvernance commence par l’écoute : observer, accueillir, laisser surgir ce que l’on n’avait pas prévu.
Chaque génération trace ses propres lignes de désir. Les enfants courent hors des tracés, les actifs pressés dévorent la ville, les anciens ralentissent le pas. C’est dans ces pas multiples que la cité se construit vraiment : là où les désirs rencontrent les usages, là où la vie s’invente en marchant.
La France adore les débats institutionnels. Nous discutons depuis quarante ans de décentralisation et certains ténors politiques chantent aujourd’hui les vertus supposées du fédéralisme. Pendant ce temps, le pays continue de se heurter aux mêmes blocages : complexité administrative, lenteur des décisions, enchevêtrement des compétences, sentiment d’impuissance des élus locaux comme des citoyens. Peut-être est-il temps de changer de vocabulaire.
Décentralisation, un mot usé. Fédéralisme, un fantasme
Le mot « décentralisation » est usé. Il évoque une longue succession de réformes, de transferts de compétences, de schémas administratifs et de négociations budgétaires. Il appartient désormais davantage au langage des experts qu’à celui des citoyens. Surtout, il ne fait plus rêver personne.
À l’inverse, certains plaident aujourd’hui pour une France fédérale. Le débat mérite d’être ouvert. Mais le terme lui-même reste piégé. Dans l’imaginaire français, le fédéralisme évoque aussitôt le risque de fragmentation nationale, les particularismes régionaux ou les querelles institutionnelles. Il suscite davantage de passions que de solutions.
Or le véritable sujet n’est peut-être ni la décentralisation ni le fédéralisme. Ces mots désignent des architectures institutionnelles. La question plus fondamentale est celle du lieu juste de la décision. Le véritable sujet est la subsidiarité. Le principe est ancien. Bien avant les débats contemporains sur l’organisation des États, saint Thomas d’Aquin rappelait qu’un pouvoir juste ne doit pas se substituer inutilement aux responsabilités que les communautés humaines peuvent exercer elles-mêmes.
La subsidiarité procède de cette sagesse simple : ce qui peut être décidé efficacement à un niveau proche des citoyens ne doit pas être décidé à un niveau supérieur. Autrement dit, l’échelon supérieur n’intervient que lorsque l’échelon inférieur ne peut agir seul.
La subsidiarité, une méthode, pas une idéologie
La subsidiarité n’est pas une idéologie. C’est une méthode de gouvernement.
Elle oblige à se poser une question concrète : qui est le mieux placé pour comprendre la situation, prendre la décision et en assumer la responsabilité ?
Dans bien des domaines, la réponse est évidente. Qui connaît le mieux les besoins d’un quartier ? La commune. Qui peut organiser les mobilités du quotidien ? Les bassins de vie concernés. À l’inverse, la défense nationale, la justice, les grandes infrastructures ou les équilibres financiers relèvent naturellement de la responsabilité de l’État.
La subsidiarité ne consiste donc pas à affaiblir l’État. Elle consiste à le recentrer sur ce qu’il est seul à pouvoir faire. C’est pourquoi elle pourrait devenir le principe organisateur de la prochaine étape de notre vie publique.
La question n’est plus de savoir combien de compétences transférer. La question est de savoir à quel niveau chaque décision sera la plus pertinente, la plus efficace et la plus responsable. Le Royaume-Uni a parlé de « dévolution » pour désigner cette évolution. Le mot mérite attention. Il ne décrit pas seulement un transfert de compétences mais une véritable confiance accordée aux territoires pour agir et répondre de leurs choix. Derrière les mots demeure la même exigence : faire confiance à ceux qui sont au plus près du terrain.
La France souffre moins d’un manque de réformes que d’un manque de confiance. Depuis des décennies, nous cherchons la bonne architecture institutionnelle. Peut-être faudrait-il commencer par retrouver le bon principe.Il s’appelle la subsidiarité. La vraie réforme territoriale ne consiste pas à déplacer les pouvoirs. Elle consiste à les remettre à leur juste place.
Au lendemain des élections municipales, les maires présentent leur projet de mandat et dessinent l’avenir de leur territoire. Mais les élus locaux l’apprennent très vite : rien ne se passe jamais comme prévu. Un projet préparé pendant des mois peut être bousculé par une crise, une réforme nationale, une évolution démographique inattendue. Une politique publique soigneusement conçue se heurte parfois à une transformation sociale que personne n’avait anticipée. La vie des territoires est faite de ces surprises.
Pendant longtemps, l’action publique s’est pensée dans la stabilité. On établissait un plan, on fixait des objectifs, on déroulait une trajectoire. Mais cette vision linéaire du futur ne correspond plus au monde dans lequel nous vivons. Les territoires sont désormais traversés par des mutations rapides. À ces mouvements profonds s’ajoutent des événements imprévus qui peuvent bouleverser en quelques mois ce que l’on croyait établi. Dans ce contexte, n’allez pas croire que gouverner un territoire consiste à gérer l’existant. Au contraire, il faut apprendre à regarder plus loin.
Penser contre soi-même
On a besoin plus que jamais de faire de la prospective territoriale. Contrairement à une idée répandue, la prospective ne consiste pas à prédire l’avenir. Elle consiste à se rendre capable d’y faire face. Personne ne sait ce que sera exactement un territoire dans vingt ou trente ans. Mais il est possible de mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre, de croiser les données, d’imaginer plusieurs trajectoires possibles.
La prospective invite surtout à un exercice exigeant : penser contre soi-même.
Autrement dit, accepter de mettre à l’épreuve ses certitudes, d’entendre des analyses qui contredisent nos habitudes de pensée, de confronter les représentations du territoire à des réalités parfois dérangeantes. Ce travail n’est pas seulement intellectuel. Il est profondément politique. Car il oblige les responsables publics à distinguer deux types de transformations : celles qui sont irréversibles et auxquelles il faut s’adapter, et celles sur lesquelles l’action collective peut encore peser. La prospective ne donne pas de réponses toutes faites. Elle éclaire les choix.
Le courage du temps long
La difficulté, pour les élus, tient à une tension bien connue : celle entre le temps court du mandat et le temps long des transformations territoriales. Un mandat municipal dure six ans. Mais les dynamiques démographiques, les mutations économiques ou les effets du changement climatique s’inscrivent dans des horizons bien plus longs.
C’est pourquoi la prospective territoriale ne doit pas être un exercice théorique. Elle est une manière de relier ces différentes temporalités. Elle permet de replacer les décisions immédiates dans une vision plus large, d’anticiper plutôt que de subir. Mais elle suppose aussi une forme de courage politique : celui d’accepter que l’avenir ne ressemble pas toujours à ce que l’on avait imaginé.
Au fond, la prospective repose sur un principe simple, presque une règle de sagesse pour l’action publique locale : rien ne se passe jamais comme prévu.
Et c’est précisément pour cela qu’il faut apprendre à penser l’avenir.
Il arrive que certaines expressions paraissent surgir d’un seul esprit, tant elles semblent coller à une personnalité. Ainsi de la « petite patrie ». Beaucoup l’attribuent spontanément à Édouard Herriot, tant le grand maire radical-socialiste de Lyon l’a utilisée pour dire la force du lien communal, le premier territoire de la République. D’autres évoquent Péguy ou Jaurès. À vrai dire, personne n’en a la paternité. Et c’est précisément ce qui la rend si précieuse.
L’expression circule déjà au XVIIIᵉ siècle, avant de s’imposer au XIXᵉ dans l’école républicaine, la littérature civique et les grands textes d’éducation populaire. Elle désigne cette évidence : avant d’aimer la « grande patrie », il faut avoir appris à aimer un lieu précis, une communauté concrète, un territoire où l’on a joué, appris, rencontré le monde. La petite patrie, c’est le pays natal, le quartier, la commune, ce morceau de France que l’on porte en soi comme un premier alphabet du civisme.
Péguy en a nourri ses images de fidélité charnelle, Jaurès en a fait un point d’appui pour l’émancipation républicaine, mais Herriot est celui qui l’a projetée au cœur du débat politique moderne. Dans son émouvant discours au congrès des maires de France en 1945, le maire de Lyon, président de l’AMF dans l’immédiat après-guerre, exalte la petite patrie. Chez lui, elle n’est pas un refuge ; elle est l’espace vivant de la citoyenneté, la matrice où s’apprend l’art de la responsabilité. « La commune, c’est l’école du pays », disait-il en substance. On pourrait reprendre cette phrase aujourd’hui sans en changer un mot.
Car cette vieille expression raconte une vérité que notre temps redécouvre : on ne régénère pas une démocratie par les seules réformes institutionnelles ; on la régénère par les territoires. Là où les citoyens rencontrent le réel, là où ils peuvent agir, là où la République reprend chair. Le local n’est pas le contraire de la Nation : c’en est la condition de possibilité.
À l’heure où l’on parle de décentralisation à bout de souffle, et de recentralisation à bas bruit, peut-être est-il temps de restituer des pouvoirs, mais il s’agit surtout de restituer du sens. Reprendre le chemin qui va de la petite patrie à la grande patrie, celui qu’Herriot, Jaurès et Péguy n’ont jamais cessé d’arpenter. C’est là que se joue l’avenir démocratique : dans la fidélité à ces lieux où l’on apprend encore à être citoyens — humblement, concrètement, localement.
Et si vous vous interrogez sur la notion même de patrie, je vous transmets la belle définition qu’en a donnée l’écrivain voyageur Patrice Franceschi : « le lieu où tout ce qui arrive aux autres vous arrive à vous-mêmes ».
Illustration : Édouard Herriot, en 1949, lors des cérémonies du sixième centenaire du rattachement du Dauphiné à la France.
Quand Jean-Louis Borloo appelle à “débloquer la France”, il met des mots simples sur un malaise profond. Il nomme ce qui entrave notre capacité d’agir : une accumulation de procédures, de validations, de strates administratives qui finissent par épuiser les meilleures volontés. Et cela fait écho à une intuition ancienne, formulée dans les années 1950 par l’essayiste britannique C. Northcote Parkinson : une organisation tend naturellement à s’alourdir, à se complexifier et à bloquer ce qu’elle était censée faciliter.
Parkinson observait, dans la haute administration britannique, que le travail s’étendait jusqu’à occuper tout le temps disponible, et que les structures gonflaient indépendamment de la charge réelle. Il identifiait trois mécanismes : la création continue de niveaux hiérarchiques, la multiplication des contrôles, et le temps perdu en comités interminables. Plus un système s’emmêle, moins il agit. Plus il prétend maîtriser, plus il s’enferme dans sa propre mécanique.
La France n’échappe pas à cette logique : elle en est devenue l’un des cas d’école avec ses circulaires, ses contrôles croisés et ses comités interminables.
Dans les collectivités locales, chacun connaît ces journées entières englouties par des dossiers qui ne devraient en prendre qu’une heure, ces projets ralentis par cinq niveaux de validation, ces appels à projets qui épuisent les acteurs bien plus qu’ils ne les soutiennent. Non par manque de talent ou d’énergie : par excès de complexité.
Borloo le répète : nous avons construit un pays où l’on ajoute des dispositifs au lieu de simplifier, où l’on empile des règles pour se rassurer, où la défiance l’emporte sur la confiance. Résultat : un immobilisme diffus, une action publique paralysée par elle-même.
“Débloquer la France”, ce n’est pas démanteler l’État : c’est restaurer la capacité de décider, clarifier, alléger, responsabiliser. Et surtout rapprocher l’action de ceux qui la rendent réelle : les élus locaux, les agents de terrain, les associations. Là où un problème a un visage, où un délai ne s’étire pas à l’infini, où la décision engage immédiatement.
Le local contourne naturellement la loi de Parkinson. Parce qu’il n’a ni le temps ni le luxe de la complexité. Parce qu’il doit agir, maintenant.
La France n’est pas bloquée faute d’idées : elle l’est faute d’espace pour agir. Retrouver le goût du possible commence par là : faire confiance à l’intelligence territoriale, alléger les mécanismes qui la brident, redonner à l’action publique son élan vital.
Débloquer la France : une urgence, mais surtout une chance. Car un pays qui se remet en mouvement se remet à espérer
Airbnb a bouleversé la carte du tourisme français. En dix ans, quatre communes sur cinq accueillent désormais au moins un hébergement sur la plateforme. Ce que l’on pourrait lire comme une menace pour le logement peut aussi devenir une opportunité pour les territoires ruraux. Certes, dans les métropoles, certains quartiers dépassent 15 000 nuitées pour 1 000 habitants et la spéculation immobilière qui incite à la location de courte durée a des effets très négatifs. Ce n’est pas le cas pour des petites communes.
Dans des villages où l’hôtel a disparu depuis longtemps, où les commerces peinent à survivre, la location entre particuliers a rouvert une fenêtre. Elle permet à des habitants de compléter leurs revenus, à des visiteurs de séjourner là où il n’y avait plus d’offre, et à des bourgs oubliés de retrouver une économie de passage, donc de vie – taxe de séjour, activité commerciale.
Plutôt que de freiner, encourageons ces territoires à s’organiser. Invitons les propriétaires de résidences secondaires à les louer quelques semaines par an : c’est un moyen simple de maintenir un patrimoine, de soutenir les commerces, d’alléger les charges communales.
Pensons un tourisme des quatre saisons : pas seulement juillet-août, mais aussi l’automne des forêts, l’hiver des marchés et des randonnées, le printemps des jardins et des festivals.
Ces territoires ne doivent pas survivre deux mois par an, mais vivre toute l’année.
Autour de cette hospitalité nouvelle, on peut imaginer des services complémentaires et thématiques : repas partagés, circuits culturels, ateliers créatifs, activités sportives… Le numérique n’est qu’un outil ; la véritable ressource, c’est la qualité de l’accueil, la beauté des lieux et la fierté d’en être.
Le tourisme 2.0 ne condamne pas le local : il peut le réinventer. Encore faut-il que nous en fassions une politique du lien, pas seulement de la consommation, un projet de société fondé sur le temps de la rencontre.
La vie d’une commune ne se mesure pas seulement en mètres carrés ou en budgets, mais d’abord en habitants. Derrière les chiffres de l’INSEE, ce sont des visages, des voix, des générations. Une école qui ferme, c’est une cour de récréation qui se tait. Un lotissement qui sort de terre, ce sont de nouveaux enfants, de nouveaux besoins, une vie qui se réinvente.
La démographie, au fond, conditionne tout. Dans certains départements ruraux, plus d’un habitant sur trois a déjà plus de 60 ans. Dans d’autres, comme la Haute-Garonne ou l’Hérault, ce sont des milliers de jeunes familles qui arrivent chaque année, obligeant à construire des crèches, des écoles, des logements. Entre ces deux pôles, les communes de l’entre-deux — périurbaines, petites villes — oscillent entre croissance et déclin, chacune avec ses fragilités.
Prenons Charny-Orée-de-Puisaye, dans l’Yonne. Confrontée au vieillissement et à la baisse des naissances, la municipalité a organisé un week-end inédit pour inviter des familles parisiennes à découvrir le village : écoles, maisons, commerces, associations, paysages… L’accueil chaleureux a convaincu plusieurs familles de s’installer. Ce n’était pas un plan national, mais une initiative locale, pragmatique, inventive. À Espinas, 210 habitants dans le Tarn-et-Garonne, l’ancienne école a été transformée en espace de coworking. Résultat : des jeunes actifs de Toulouse ou Montauban, séduits par le calme et le numérique, se sont installés avec leurs familles. À Bleurville, dans les Vosges, ce sont des logements rénovés à loyers abordables qui ont redonné vie aux rues et sauvé l’école de la fermeture. À Saint-Aignan, en Bretagne, c’est la culture et le patrimoine qui ont attiré de nouveaux habitants, grâce à des festivals et des animations autour du lac voisin.
Chaque exemple raconte la même chose : une commune n’est jamais condamnée à la fatalité des chiffres. Elle peut choisir de redevenir désirable. Elle peut miser sur la qualité de vie, sur l’accueil, sur la convivialité.
Mais la démographie, ce n’est pas seulement un problème rural. Les communes urbaines aussi sont sous tension. Faut-il construire de nouveaux logements pour accueillir des familles, au risque de densifier et de froisser les habitants installés ? Comment concilier l’arrivée de nouveaux habitants avec la préservation d’un cadre de vie ? Tout programme immobilier exige des crèches, des écoles, des espaces verts. Derrière chaque mètre carré bâti, il y a un équilibre social à préserver.
En Espagne, des villages entiers sont désertés : c’est « l’Espagne vide » complètement dépeuplée. En France, notre réseau dense de petites villes évite pour l’instant cet abandon. Mais il faut sans cesse inventer, comme l’ont compris ces maires qui redonnent vie à des maisons, des cours d’école, des espaces publics.
La démographie n’est pas qu’une courbe : c’est une respiration. Trop faible, et la commune s’éteint. Trop forte, et elle risque l’asphyxie. Le rôle des élus est d’accompagner ce souffle, d’en faire une force et non une fracture.
La commune n’est pas une abstraction administrative. C’est le lieu où s’inscrit la vie, de la naissance à la mort, en passant par l’école, le travail, la retraite. Elle est la matrice discrète de nos vies partagées.
Édouard Herriot le disait déjà : « La commune est la cellule vitale de la Nation. L’anémier, l’appauvrir, c’est compromettre tout l’organisme. » Les maires en font chaque jour l’expérience : derrière chaque décision apparemment technique se joue une part de notre destin commun.
Car la commune, ce sont aussi des choix très concrets. Créer une place en crèche coûte environ 18 000 euros d’investissement et 15 000 euros de fonctionnement par an. Organiser les rythmes scolaires, c’est un budget supplémentaire de plusieurs centaines de millions à l’échelle du pays. Nourrir les enfants à la cantine engage une responsabilité sanitaire et éducative, comme l’a montré l’expérience de Mouans-Sartoux, qui a créé sa propre régie agricole pour servir 100 % de repas bio aux élèves, tout en réduisant le gaspillage.
Ces chiffres ne sont pas des abstractions : ils disent le poids réel, quotidien, de la commune dans nos vies. Ils rappellent aussi l’injustice fréquente des transferts de charges de l’État vers le local : on demande toujours plus aux maires, sans toujours leur donner les moyens.
Pourtant, les communes innovent. Certaines réinventent la convivialité des centres-villes, pour que l’espace public ne soit pas réduit à un centre commercial à ciel ouvert. D’autres expérimentent une sobriété heureuse, comme ces villes qui « désimperméabilisent » cours d’école et voiries pour laisser respirer la nature en ville. Rennes a inventé son Bureau des temps, capable d’adapter les horaires de bibliothèques ou de transports aux rythmes réels des habitants. En Europe du Nord, des cours d’école deviennent des jardins ouverts le week-end : pourquoi ne pas le faire ici ?
Ces initiatives disent une chose simple : la commune, ce n’est pas « faire pour » mais « faire avec ». On ne peut plus se contenter d’administrer des prestations. Il faut construire avec les habitants, leurs attentes, leurs usages, leurs fragilités. Ainsi pour l’illectronisme, qui touche encore des millions de Français : ce sont les communes, leurs centres sociaux, leurs CCAS, leurs associations partenaires, qui inventent des lieux d’accueil et de médiation numérique.
Au fond, penser la commune aujourd’hui, c’est affronter à la fois l’intime et le global. L’intime, parce que la commune touche à nos vies les plus concrètes : manger à la cantine, traverser un carrefour, trouver un banc pour se reposer. Le global, parce qu’elle est confrontée aux défis du climat, de la santé, de la transition numérique, du vieillissement.
Il nous reste à réinventer une urbanité, une civilité retrouvée, pour que nous préférions le temps passé ensemble sous les platanes d’une place plutôt que l’isolement derrière nos écrans. La commune, c’est cela : un espace de respiration collective. Une communauté de destin où se tissent, jour après jour, des liens invisibles mais essentiels.
Le civisme ne se prêche pas, il s’invite. Dans une société fragmentée, traversée de doutes et de replis, le civisme ne peut plus être une morale abstraite. Il doit redevenir un geste, un lien, une manière concrète de faire société. À condition d’en renouveler les formes, d’en partager la responsabilité… et d’y associer toutes les générations.
Il fut un temps où le mot “civisme” semblait un peu suranné. Comme une injonction polie mais sans prise sur le réel. Aujourd’hui, il revient au cœur du débat public. Non comme un simple mot d’ordre, mais comme une question vitale : que reste-t-il du sentiment d’appartenance à une communauté de citoyens ?
Lors des Assises du civisme organisées le 25 juin à l’AMF, Jérôme Fourquet a présenté les résultats d’une enquête Ifop aussi fine qu’inquiétante. Une donnée, en particulier, a frappé les esprits : seulement 38 % des 18-24 ans estiment que le civisme est “une valeur essentielle dans une société démocratique”, contre 62 % des plus de 65 ans. L’écart est abyssal. Non parce que les jeunes rejetteraient la République, mais parce qu’ils peinent à s’y reconnaître.
Quand on leur demande ce qu’évoque pour eux le mot “civisme”, près d’un jeune sur deux avoue ne pas savoir exactement. La moitié des 18-24 ans dit n’avoir jamais entendu parler de cette notion à l’école. Et ils sont nombreux à considérer que le civisme est avant tout un devoir des autres : les institutions, les élus, les adultes. À l’inverse, les plus âgés associent spontanément le civisme à des attitudes concrètes : ne pas jeter ses déchets dans la rue, aider un voisin, voter.
C’est ici que se creuse une différence d’approche entre les générations. Si 82 % des Français dans leur ensemble considèrent que voter est une marque de bon citoyen, ce chiffre chute à 70 % chez les moins de 25 ans. De même, le respect des autres, quelles que soient leurs origines, est jugé essentiel par 95 % des plus de 65 ans, mais seulement 85 % des jeunes adultes.
Les jeunes privilégient les causes plutôt que les structures
« Les jeunes se reconnaissent moins que leurs aînés dans les comportements qui constituent pourtant le civisme ordinaire », explique Jérôme Fourquet. Faut-il y voir un désengagement ? Pas nécessairement. Car les formes d’engagement évoluent. Les jeunes privilégient des causes (environnement, solidarité, égalité, cause animale) à des structures. Ils s’engagent par actions plus que par appartenance, par élans concrets plus que par principes abstraits.
Cette mutation ne relève pas d’un refus du civisme, mais d’une transformation silencieuse de ses codes. Elle suppose qu’on leur donne les moyens de s’engager à leur manière, et qu’on reconnaisse comme “civique” ce qui ne relève pas toujours du cadre institutionnel classique.
Ce clivage générationnel ne saurait être réduit à une question d’éducation. Il exprime une transformation profonde du lien civique : moins d’attachement aux symboles, plus d’attente de réciprocité, davantage de défiance vis-à-vis de la verticalité de l’État. Les jeunes réclament des formes d’engagement plus souples, plus locales, plus choisies. Mais encore faut-il qu’on leur tende la main, qu’on leur propose autre chose que des injonctions à “se comporter correctement”.
C’est là qu’interviennent les collectivités locales et leurs élus, tisserands patients de lien social. Le Passeport du civisme, créé par Maxence de Rugy, maire de Talmont-Saint-Hilaire en Vendée, invite ainsi les jeunes à s’impliquer dans des actions concrètes — entraide, découverte des institutions, engagement associatif. Loin des discours abstraits, il s’agit ici de vivre le civisme, d’en faire l’expérience. Plus de 500 communes ont rejoint cette initiative soutenue par l’Association des maires de France.
Même chose pour L’Heure civique, Inventée par Atanase Perifan, créateur de La Fête des voisins : une heure par mois, donnée librement à une action locale de solidarité, de transmission ou de lien social. Ce geste, modeste mais volontaire, a une portée symbolique forte : il dit que chacun peut contribuer, à sa mesure, à l’entretien du bien commun.
Lors des Assises du civisme, un maire d’une petite commune rurale l’a résumé d’une phrase simple : “Le civisme ne se prêche pas, il s’invite.” Et c’est là tout l’enjeu. Ne pas faire la morale, mais offrir des occasions d’agir. Ne pas attendre que les jeunes reviennent vers la République, mais aller vers eux avec confiance. Car ce que révèle l’enquête Ifop, ce n’est pas une rupture définitive, mais un risque de décrochage. Et, en creux, une promesse : celle de reconstruire un civisme à hauteur d’homme, adapté aux temps présents, enraciné dans le quotidien, porté par la proximité. Un civisme qui ne serait plus un mot oublié dans un manuel, mais un chemin possible pour refaire société.
Ce combat est difficile, parfois ingrat. Il suppose de tenir bon face aux moqueries, à l’indifférence ou à la résignation. Mais il porte en lui une promesse : celle de refaire société, non pas sur des mots, mais sur des actes. Ce que révèlent les Assises du civisme, au fond, c’est que le civisme ne meurt pas – il mute. Il change de forme, de langage, d’ancrage. Moins statutaire, plus relationnel. Moins vertical, plus collaboratif.
Mais cette mutation n’est pas spontanée. Elle suppose une reconnaissance politique, une organisation collective, une valorisation institutionnelle. Elle suppose aussi que les adultes, les élus, les responsables publics incarnent ce qu’ils appellent de leurs vœux. Et que l’on cesse d’opposer les générations là où il s’agit, précisément, de tisser du commun.
Illustration : Les Assises du civisme, le 25 juin à l’AMF, marquaient les dix ans du Passeport du civisme créé par Maxence de Rugy à Talmont-Saint-Hilaire. David Lisnard, maire de Cannes, le promeut dans sa ville comme Edouard Philippe au Havre.
Dans son allocution télévisée du mercredi 5 mars sur la menace russe, Emmanuel Macron en appelle à la force d’âme des Français : « Les décisions politiques, les équipements militaires, les budgets sont une chose ; mais ils ne remplaceront jamais la force d’âme d’une nation ». On est guère habitué à entendre cette expression. « Les âmes ! On rougit presque d’écrire aujourd’hui ce mot sacré », s’exclamait Georges Bernanos en 1946 dans son livre La France contre les robots. Quant à la force, tant de contre-sens sont possibles.
La force dont il est question désigne une des quatre vertus cardinales : prudence, justice, force et tempérance. Aujourd’hui, on n’enseigne plus guère ces vertus dites cardinales (l’adjectif « cardinal » dérivant du latin cardosignifiant charnière ou pivot) mais pour les anciens c’était un élément essentiel de leur culture classique et de leur formation aux “humanités“ gréco-latines dans un monde chrétien, vertus cardinales héritées de la philosophie gréco-latine, de L’Éthique à Nicomaque d’Aristote aux Tusculanes de Cicéron reprises par les Pères de l’Église, notamment saint Ambroise et saint Augustin.
Un détour ou plutôt un retour à l’étymologie nous indiquera que le mot « force » provient du latin fortis, fort au sens de « courageux, ferme, brave ». De fortis est dérivé aussi un autre mot de la langue française, hélas tombé en désuétude, que les Anglais ont conservé. C’est le mot « fortitude » qui désigne la force morale, la fermeté d’âme.
Les vertus sont souvent représentées sur les bas-reliefs qui ornent les porches des cathédrales médiévales et elles figurent généralement accompagnées de leur contraire, comme dans un effet de miroir. Ainsi, sur la Porte du jugement dernier de Notre Dame de Paris, célébré par Victor Hugo comme « le livre de pierre », on peut admirer la représentation de la force, tenant un lion contre son sein, brandissant une épée dans la main droite. Et si on cherche son contraire, on trouve… la lâcheté, figurée de profil qui fuit l’épée tombée à ses pieds. Comprenons bien cette représentation : le contraire de la force n’est pas la faiblesse mais la lâcheté.