La démocratie “implicative“ qui s’invente sous nos yeux

(Article paru dans la lettre d’information Confinews du mois juin 2022)

Les commentateurs se lamentent sur le taux d’abstention record enregistré à l’occasion des élections législatives, déjà constaté hélas lors des récentes élections locales. Ces commentateurs ont raison. Pourtant, il est une autre vie politique qui se développe à bas bruit, à l’échelle locale, tentant, souvent avec succès, de mobiliser les citoyens sur des projets collectifs concrets. De nouvelles pratiques qu’il convient d’affermir.

La présidente de la délégation sénatoriale aux collectivités territoriales, la courageuse sénatrice Françoise Gatel, a publié avec son collègue Jean-Michel Houllegatte, un rapport intitulé “Pour une nouvelle dynamique démocratique à partir des territoires : la démocratie implicative“ (http://www.senat.fr/rap/r21-520/r21-5201.pdf). Non seulement, les rapporteurs y recensent et évaluent les pratiques participatives qui peuvent renforcer l’engagement des citoyens dans la vie de leur territoire, mais ils vont plus loin en inventant un concept nouveau : la « démocratie implicative ». 

Pour Françoise Gatel et Jean-Michel Houllegatte, « cette forme de démocratie, à mi-chemin entre le modèle représentatif et l’orientation participative opère la synthèse, et parfois même la réconciliation, des deux autres modes d’organisation du débat public et de la prise de décision au niveau local. Elle fait sortir le citoyen et ses élus d’un face-à-face souvent contreproductif, pour les réunir dans une relation de proximité́ immédiate et les associer au vivre ensemble au niveau d’une rue, d’un ensemble d’habitations, d’un quartier, d’une commune… En impliquant l’habitant, l’élu l’amène à (re)devenir un citoyen engagé dans la vie de la Cité. »

Ce propos positif pourrait n’être qu’une sympathique profession de foi qui rompt avec le déclinisme ambiant. Mais Françoise Gatel et Jean-Michel Houllegatte n’en restent pas là. Ils appuient leur plaidoyer sur des initiatives réussies et surtout font l’inventaire rapide de méthodes et outils qui fonctionnent pour consolider des démarches innovantes qui, sans méthode et un minimum d’ambition démocratique, ne seraient que poudre aux yeux.

Ainsi en est-il des conseils citoyens. Les sénateurs sont allés voir ceux qui marchent. Le travail entre les acteurs locaux doit être cadré, et les élus ont dans ce domaine une pleine responsabilité. La façon dont les élus intègrent ces outils est éloquente : l’espace élargi, donné aux citoyens, ne signifie ni effacement ni démission des élus. Au contraire : l’accompagnement, comme l’écoute, est un art subtil et exigeant. 

Cette démocratie implicative peut devenir une bonne façon de lutter contre la tendance au consumérisme municipal en responsabilisant les habitants. Mais il faut rester attentif. Des budgets participatifs, mal gérés dans certaines villes, se transforment en gadgets coûteux ou sans efficacité réelle. Faute de pilotage authentique et d’intégration à une politique cohérente et inclusive, ces outils finissent alors par démolir ce qui restait du lien de confiance entre les habitants et leurs élus. De même, les élus locaux doivent apprendre à maîtriser les outils numériques. Les « civil techs » doivent renforcer l’action publique, pas s’y substituer.

Crédibilité, pédagogie, engagement, la démocratie implicative ouvre un champ prometteur pour retrouver le goût de la vie démocratique partagée à l’échelon local. Mais pour impliquer, les élus locaux doit d’abord s’impliquer. C’est une exigence.

Éloge du local

L’éloge du local porte-t-il en lui le risque de repli sur soi, « les nôtres avant les autres « ?  Non, faire l’éloge du local n’est pas une pensée régressive. Le territoire, la ville, le quartier, le village ne constituent pas des abstractions. Ce sont des lieux qui nous construisent, dans toutes les étapes de la vie, des modes de vie, des coutumes, une atmosphère. Des repaires qui sont autant de repères. 

C’est là qu’on peut construire des politiques à échelle humaine, à hauteur d’homme, là qu’on peut encore changer les choses et mesurer les résultats d’une action. Bien loin de la politique virtuelle où nos concitoyens se contentent d’expédier des anathèmes sur les réseaux sociaux ou d’assouvir leurs passions tristes en restant spectateurs de débats sur les chaînes d’information en continu. 

À échelle humaine

À hauteur d’homme, ce n’est pas l’échelle du rétrécissement. Rien d’étroit dans cette dimension charnelle. C’est la mesure de la dignité, de l’altérité. C’est le retour à la concrétude du réel. À hauteur d’homme, à la même hauteur que l’autre, rien de surplombant, d’écrasant. Rien non plus d’éthéré, de distant. C’est la possibilité d’agir sur le réel, de reprendre pied dans le lieu de l’ancrage qu’est notre territoire.

Le local est notre point de jonction avec le réel. Il possède une simplicité qui n’est ni banale, ni ordinaire. Quand tout s’individualise, se fractionne, le local est la seule chose que nous avons encore en partage, c’est le climat du lieu où on habite, la pluie, la tempête de neige, la canicule… « Le monde quotidien constitue le domaine originel de notre apprentissage du monde », écrit le philosophe Bruce Begout ; « cʼest la sphère d’acclimatation primitive, celle où lʼhomme domestique le monde… et en fait un espace habitable » où tout s’ordonne « selon les règles du familier et de lʼétranger, du proche et du lointain, du connu et de lʼinconnu[1] ».

Dans l’espace local, le temps s’envisage autrement. Ce n’est pas le temps du court terme productiviste comme dans la rentabilité de l’entreprise, mais c’est un quotidien qui se répète, qui s’éprouve au rythme des saisons, des rites sociaux, de mes habitudes (mon habitus, là où j’habite…).

Lieu de résonance

Le local est le lieu de la rencontre. Qu’est-ce que la proximité ? Quel est le proche, le prochain ? Le sociologue Hartmut Rosa explique que « Nous entrons en contact avec beaucoup, beaucoup plus de personnes que nos ancêtres – et nous perdons aussi de nouveaux ces contacts. Mais ce n’est pas seulement leur nombre qui a, pour la plupart d’entre nous, sensiblement augmenté : la relation s’est aussi transformée. En effet, les structures relationnelles des couches moyennes et supérieures des pays industrialisés ressemblent de plus en plus aux structures des réseaux d’Internet : on rencontre des personnes, on va boire un verre, on entreprend quelque chose, on se sent proches pendant quelques jours, semaines ou mois, selon les contingences des parcours, et on se perd de vue, sans prendre congé. En tant que nœuds du réseau, nous restons fondamentalement étrangers les uns aux autres : nous nous interpénétrons dans nos identités, nous ne partageons aucun chemin de vie »[2]. Pour le sociologue allemand, la forte mobilité de la vie sociale actuelle « conduit de façon tendancielle à l’aliénation – à ce que les choses et les lieux, les personnes et notre environnement nous deviennent étrangers. Mais cela recèle le danger que le monde se métamorphose en une surface froide, figée indifférente, qu’il se métamorphose durablement en “mille déserts, silencieux et froids » (Nietzsche), parce que plus rien ne se transforme en soi, au sens où en découle une signification créatrice d’identité ». Hartmut Rosa propose de trouver des “résonances“ : « Nous sommes non aliénés lorsque nous entrons en résonance avec le monde. Là où les choses, les lieux, les gens que nous rencontrons nous touchent, nous saisissent ou nous émeuvent, là où nous avons la capacité de leur répondre avec toute notre existence. Ce sont les quatre éléments d’un rapport de résonance. Premièrement, quelque chose nous “affecte“ ou nous touche, cela nous interpelle en quelque sorte. Deuxièmement, nous répondons à ce contact de telle sorte que nous nous éprouvons comme liés au monde d’une manière efficiente et autonome. Troisièmement, nous nous transformons nous-mêmes : nous ne restons pas les mêmes quand nous entrons en résonance avec un être humain, une idée, une mélodie ou un pays. Mais, quatrième et dernier point, nous sommes forcés de reconnaître que ce type de relations de résonance est chargé d’un élément inéluctable d’indisponibilité : nous ne pouvons jamais obtenir la résonance par la contrainte, et nous ne pouvons pas prédire ce que sera le résultat de la transformation[3]. »

Il m’apparaît que le local est ce lieu de résonance, où nous sommes “reliés“, en phase avec le réel à échelle humaine. Il s’agit bien d’habiter quelque part. Ce qui est proche, c’est le lieu où sont mes proches, notre “petite patrie“, qui correspond à la définition de la patrie que donne l’écrivain voyageur Patrice Franceschi : « Si vous demandez ce qu’est une patrie, je vous réponds : le lieu où tout ce qui arrive aux autres vous arrive à vous-mêmes[4] ». Le voyageur prend conscience de l’unicité de son territoire quand il est ailleurs.

J’ai la conviction qu’on ne reconstruira la politique dont tant de nos contemporains se défient, qu’à partir du local, de la commune, de la communauté locale. Que de contresens sur le mot de communauté qu’on assimile trop vite au communautarisme. La communauté n’est pas la tribu, le « nous » contre le reste du monde. C’est notre foyer premier et d’ailleurs, nous sommes tous membres de plusieurs communautés. Nous sommes « multidimensionnel » à la différence de l’« homme unidimensionnel » des démocraties modernes que dénonçait Herbert Marcuse. 

La politique en présentiel

Le local est le lieu des solutions, du pragmatisme, du réel et des réalisations. C’est l’espace de la créativité, des solutions partielles, relatives, petites, peut-être imparfaites mais possibles. À l’opposé des grandes propositions au niveau global, irréalisables. C’est là que s’élabore la politique du réel, en présentiel, qui n’a rien à voir avec la politique à distance, la politique virtuelle dont on restera l’éternel spectateur frustré dans son idéal démocratique. À l’échelle de la nation, nos concitoyens se sentent dépossédés de la possibilité de participer aux décisions collectives. Le local est le lieu de la mise en capacité des “habitants“, ce beau mot pour désigner ceux qui composent la communauté locale. C’est le lieu où on peut, où on doit prendre la parole, et pas seulement donner sa voix par un bulletin de vote ou donner de la voix dans un tweet de 140 signes. 

Dans son immense roman, Le Docteur Jivago, Boris Pasternak énonce cette intuition si juste que « les institutions politiques doivent jaillir d’en bas, sur une base démocratique, comme des boutures qui prennent racine. Il est impossible de les implanter par le haut, comme les pieux d’une palissade ».

Enraciné. L’enracinement n’est rien sans la floraison. L’homme est un glaiseux. Dans son essai, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Bruno Latour nous invite à parler de la terre : « C’est de la Terre bien plus que de l’univers infini dont il faut dire, avec Pascal, que “son centre est partout et sa circonférence nulle part“. Il est peut-être temps, pour souligner ce point de parler non plus des humains mais des terrestres (Earstbound), en insistant ainsi sur l’humus et pour tout dire le compost qui se tiennent dans l’étymologie du mot “humain“[5]. » Humilité du politique, bien loin des délires prométhéens qui ont ensanglanté le XXème siècle. Loin de l’enfermement, le local est notre jonction avec la vie, avec l’universel. D’ailleurs, l’universel n’est pas l’uniformité. Le propre de l’univers, c’est sa diversité.


[1] BEGOUT Bruce, La découverte du quotidien, Paris, Éditions ALLIA, 2005, p. 101

[2] Hartmut Rosa, Remède à l’accélération, Flammarion Champs Essais, 2021.

[3] Ibid

[4] Patrice Franceschi, Éthique du samouraï moderne, Grasset, 2019.

[5] Bruno LATOUR, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017

Grand âge : ce que nous ne voulons pas voir

(Article paru dans la lettre d’information Confinews du mois de février 2022)

Liberté, égalité… fraternité. Que fait-on encore du troisième terme du triptyque républicain ? La fraternité n’est pas une option, c’est un principe constitutionnel, un principe opposable à ceux qui n’en respecte pas les fondements. Le scandale Orpea n’est qu’un symptôme de l’échec collectif de notre nation dans la prise en considération de nos concitoyens les plus vulnérables à cause de leur âge. En est-ce même le symptôme ? Car plutôt que la maltraitance institutionnelle, c’est le détournement d’argent public qui a fait éclater le scandale, davantage que les pratiques dégradantes vis-à-vis de concitoyens et la maltraitance. Des articles, des livres, des reportages, des grèves, bien avant la crise de la Covid-19, ont révélé ce qu’on appelle pudiquement, comme par euphémisme, les “dysfonctionnements du système“. Et c’est ce que nous n’avons pas voulu voir et, je le crains, ce que nous ne voulons toujours pas voir. 

Les lanceurs d’alerte, individuels et collectifs, ne sont pas écoutés. Les rapports du Défenseur des droits, l’ex-Médiateur de la République, ne font jamais la une des journaux télévisés et c’est bien dommage. Dans son rapport de mai 2021, on pouvait lire que « les six dernières années, le Défenseur des droits a instruit plus de 900 réclamations de personnes contestant les modalités de leur accompagnement médico-social ou celui de leurs proches. 80 % de ces dossiers mettent en cause un Ehpad. »

Faut-il citer d’autres passages du rapport ? « Le Défenseur des droits a eu connaissance de plusieurs situations dans lesquelles, pour pallier le manque de personnel, des couches étaient systématiquement mises aux personnes âgées, sans considération de la réalité de leur situation. De la même manière, les horaires de lever et de coucher des résidents sont parfois fixés uniquement pour s’adapter aux emplois du temps des personnels. ». Et cet autre extrait : « La maltraitance peut être qualifiée d’institutionnelle chaque fois que l’institution laisse les faits perdurer sans réagir, notamment après de multiples signalements des familles des victimes. Les actes ou situations résultant du manque de moyens de l’établissement peuvent également être constitutifs de faits de maltraitance institutionnelle. »

Des rapports officiels et des plans sur ce qu’il conviendrait de faire, j’en ai recensé une quinzaine depuis moins de cinq ans. Le plus complet est le rapport Libault remis au gouvernement en mars 2019, à l’issue d’une vaste concertation nationale « Grand âge et autonomie ». Cette concertation a mobilisé 10 ateliers nationaux, 5 forums régionaux, une consultation citoyenne ayant recueilli plus de 1,7 million de votes pour 414 000 participants, 100 rencontres bilatérales et des groupes d’expression de personnes âgées, professionnels et aidants. Tout est dit dans ce rapport. Des propositions concrètes sont formulées. Il reste maintenant à les mettre en œuvre.

Un des points centraux de cette politique du grand âge qui reste à construire, c’est la présence humaine. Les taux d’encadrement en établissement et dans les services à domicile, les fameux ratios qui sont structurellement insuffisants en France. C’est aussi l’enchevêtrement des responsabilités et des financements, CNSA, caisses d’assurance-maladie, ARS, conseils départementaux avec la réponse technique qu’ils apportent à distance par le pilotage par les coûts. Encore un mauvais exemple de “déconcentralisation“ à la française où il y a tant de responsables institutionnels que plus personne n’est vraiment responsable. Nous devrions prendre exemple sur les pays d’Europe du Nord où la politique du grand âge est complètement confiée aux villes, à l’échelle des quartiers et des villages, avec des actions suivies de prévention et un accompagnement par des équipes dédiées qui savent s’adapter aux situations particulières, faciliter la fluidité entre domicile et établissement, et prendre en compte les fins de vie.

J’adhère à la formule qui dit que si la liberté et l’égalité sont l’affaire de l’État, la fraternité est l’affaire du local. À cet échelon de proximité, les centres communaux et intercommunaux d’action sociale tentent de faire vivre la solidarité au quotidien. Au bout de la chaîne, des travailleurs “prennent soin“. C’est à eux (et dans les faits principalement à elles car ces professionnels sont très majoritairement féminins), à ces travailleurs du lien, que notre société a délégué la prise en charge de nos aînés, de leurs faiblesses, de leurs handicaps, de leur isolement, de tout ce que nous ne voulons pas voir. De ce qu’on appelle “la dépendance“, comme si notre société avait oublié que nous sommes tous dépendants les uns des autres. 

Faut-il avoir peur de la sobriété foncière ?

(Article paru dans la lettre d’information Confinews du mois de septembre)

Pourra-ton encore programmer demain un lotissement, installer une nouvelle zone d’activité et continuer l’étalement urbain qui était la marque de l’aménagement urbain jusqu’à présent ? Le constat est connu : En France, 20 à 30.000 hectares d’espaces naturels, agricoles ou forestiers sont artificialisés chaque année. Reprenant l’objectif de « zéro artificialisation nette » (ZAN), inscrit en 2018 par Nicolas Hulot dans le plan biodiversité, la loi “climat et résilience“ du 22 août 2021 fixe les conditions de sa mise en application.

En cette rentrée où se succèdent à un rythme accéléré les congrès d’associations d’élus locaux, le Premier ministre Jean Castex s’est voulu rassurant. S’exprimant devant les maires de l’Association des petites villes de France, le 10 septembre, il a d’abord rappelé à juste titre qu’il fallait agir car « l’artificialisation des terres progresse quatre fois plus vite que la démographie ». La loi n’interdit pas l’artificialisation des sols mais elle fixe un objectif : réduire de moitié le rythme de l’artificialisation en dix ans. Jean Castex a pris soin de rappeler qu’ « elle ne sera pas appliqué uniformément territoire par territoire ; certains ont été très raisonnables et d’autres beaucoup moins, l’objectif sera donc repris et décliné dans chaque région avec les outils de planification. »

Une nouvelle urbanité à inventer

La sobriété foncière appelle assurément un changement de culture dans l’aménagement urbain. La création d’un lotissement dans une petite commune était pour de nombreux maires souvent gage de développement avec l’espoir d’accueillir des familles et de maintenir une école ouverte. Espoir qui rejoignait l’idéal pavillonnaire des habitants mais laissait en déshérence l’habitat ancien de centre-ville. C’est tout l’enjeu des programmes de contractualisation État-collectivités territoriales “Action cœur de ville“ ou “Petites villes de demain“ de reconquérir les centres-villes et centres-bourgs en réhabilitant le foncier bâti aux meilleures normes environnementales de confort, et de transformation de friches avant d’artificialiser de nouvelles surfaces.

Cela suppose aussi de donner aux gens l’envie d’habiter dans ces centres-villes, et donc d’inventer une nouvelle urbanité. Lors de la Rencontre nationale Action cœur de ville qui se tenait deux jours plus tôt, Hélène Peskine, secrétaire permanente du Plan urbanisme construction architecture (Puca), a prôné « une vision positive de la lutte contre l’artificialisation des sols » reposant sur quatre piliers : renaturer (remettre de la nature en ville), intensifier, transformer et densifier. L’architecte-paysagiste Bas Smets a utilement rappelé que la ville est fondamentalement artificielle. La ville européenne médiévale était foncièrement minérale mais la nature était là au-delà de ses remparts. Le paradigme urbain contemporain est totalement différent. Bas Smets promeut donc des microclimats avec l’eau et les plantes comme il l’a fait à Arles autour de la fondation Luma, où 80.000 plantes ont permis une réduction de 8°C de la température.

Développer une sobriété heureuse, c’est le pari de quelques maires qui ont commencé à expérimenter en contractualisant pour cela avec l’État et les agences publiques comme Angoulême qui fait figure de pionnier en mobilisant l’ingénierie du Cerema, le Centre d’expertise du ministre de la transition écologique, pour “désimperméabiliser“ la voirie, les cours d’école et reconvertir des friches.

Je suis sûr qu’au-delà de l’enjeu climatique, il y a dans ces transformations à venir un nouveau modèle social à créer, une nouvelle urbanité à inventer, une nature en ville à partager, de nouveaux espaces de sociabilité à promouvoir. Et peut-être l’espoir de faire tout au long de l’année ce que nos concitoyens ont recherché le temps des vacances : une soirée à l’ombre des platanes sur la place d’un village plutôt que l’enfermement dans son pavillon derrière une haie défensive. Par-delà la réforme technique, regardons de l’autre côté de la haie : peut-on rêver d’un projet de civilisation ?

Sommes-nous de bons ancêtres ? 

The good Ancestor[1], c’est le titre du dernier ouvrage de l’essayiste australien Roman Krznaric, dont il faut espérer qu’il sera bientôt traduit en Français comme il l’a déjà été en plusieurs langues tant son message est universel et surtout bienvenu dans les temps troublés que nous vivons. Le sous-titre “Comment penser long terme dans un monde de court terme“ donne le ton. 

Roman Krznaric estime à juste titre que « nous vivons à une époque de court-termisme pathologique. Les responsables politiques voient à peine au-delà des prochaines élections ou du dernier sondage ou tweet ». Le futur est vu comme le « temps de personne », un territoire non réclamé qui est de même dépourvu d’habitants. Le philosophe estime que « la tragédie est que les générations de demain non encore nées ne peuvent rien faire contre ces colonialistes qui pillent leur futur. (…) Elles n’ont aucun droit politique de représentation, elles n’ont aucune influence dans l’urne électorale ou sur le marché. Le grand silence majoritaire des générations futures est rendu impuissant et expulsé de nos esprits. » Bien sûr, au cours des 25 dernières années, plus de 200 résolutions de l’ONU ont explicitement mentionné le bien-être des générations futures, et le pape François a proclamé que « la solidarité intergénérationnelle n’est pas optionnelle, mais une question basique de justice ». 

Roman Krznaric rappelle que l’histoire nous enseigne que rien n’est inévitable jusqu’à ce qu’il advienne. L’homme sait penser long terme, comme quand il y a environ 12.000 ans, au néolithique supérieur, un de nos ancêtres, plutôt que de manger une graine décida de l’économiser pour la planter à la saison prochaine. Nous devons étendre notre horizon de vision si nous espérons avoir une chance de relever les défis existentiels et la panne civilisationnelle à laquelle notre espèce sera confrontée rapidement. 

L’auteur propose six façons de penser à long terme. Il préconise d’abord de faire preuve d’humilité en prenant conscience de ce qu’il appelle le “temps profond“, l’insignifiance de notre existence transitoire, en relation avec le vaste temps de l’histoire cosmique, en libérant notre esprit et en regardant à la fois le passé et au-delà du temps de nos vies le futur lointain. Nous devons accepter la réalité que nos histoires personnelles, depuis la naissance jusqu’à la mort. Il rappelle utilement que toutes les réussites et tragédies de la civilisation humaine sont à peine enregistrées dans les annales du temps cosmologique. 

Ce que nous voulons transmettre

Nous devons aussi penser à ce que nous voulons transmettre. Roman Krznaric appuie son propos sur des expériences et initiatives très inspirantes comme le concept maori de whakapapa qui décrit une ligne de vie qui connecte individuellement de « qui je suis, d’où je viens et la contribution que je veux apporter » ou l’atelier “septième génération“ où les participants s’engagent dans un dialogue entre pairs, avec une personne parlant pour la génération actuelle et une autre représentant les sept générations à venir. 

Comment penser le futur ? Comme l’a souligné Yuval Harari, en 1020 c’était relativement facile de prévoir ce que serait le monde de 1050, mais en 2020 c’est presqu’impossible de savoir quelle sorte de monde nous habiterons en 2050, voire même avant cette date. Il n’y a pas un futur seul qui attend d’advenir, mais plusieurs futurs possibles à l’horizon.

L’auteur rappelle que « L’histoire humaine est pas une histoire linéaire mais un drame imprévisible plein d’acteurs, d’idées et d’événements qui peuvent façonner sa forme narrative et plier son arc. Il est utile de prendre en considération trois possibles chemins pour le futur de la civilisation qui sont à l’horizon :  la panne, la réforme et la transformation. » Bien sûr, ce livre donne des outils pour mettre en œuvre la transformation. Avec une pédagogie très efficace dans son exposé.

P.S. : Il faut savoir que cette question « sommes-nous de bons ancêtres ? » avait été posée par Jonas Salk, découvreur du vaccin contre la polio. Ce scientifique avait choisi de ne pas le faire breveter pour le laisser plus abordable aux millions de personnes en ayant besoin. Lorsqu’un chaîne de télévision lui avait demandé qui détenait le brevet, il avait répondu : « Eh bien, au peuple, je dirais. Il n’y a pas de brevet. Pourrait-on breveter le soleil ? »


[1] Roman KRZNARIC, The Good Ancestor. How to think long term in a short-term world,

Penguin Random House, 2020

Éloge de la petite patrie et de l’universel

Article paru dans la lettre d’information Confinews du mois de juillet (spécial 14 juillet)

De la petite patrie de notre ville ou de notre quartier jusqu’à la terre-patrie, nous vivons tous aujourd’hui nos attachements à de multiples échelles qui ne sont pas exclusives les unes des autres. Si nous vibrons à l’hymne national, si nous nous enflammons pour nos champions tricolores, sportifs, artistes ou intellectuels, nous, Français, avons toujours la tentation et la vanité de nous croire le centre du monde. « Le patriotisme, c’est l’amour des siens, le nationalisme c’est la haine des autres », a magnifiquement dit l’écrivain diplomate Romain Gary. En ces temps troublés où la xénophobie progresse parmi nos concitoyens, il ne faut pas oublier que la République française n’est grande que quand elle se hisse à la hauteur de son idéal universaliste et émancipateur. Il y a encore beaucoup à faire pour que le pays de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen devienne concrètement le pays des Droits humains. Le message universel de la France demeure et la force des mots d’un Victor Hugo ou Albert Camus fait dire à tant de francophones que la langue française est leur véritable patrie. 

« Dans un pays comme la France, il y a beaucoup de divisions géographiques ou administratives qui peuvent être discutées : la province, la région, je ne sais quoi encore. Mais il y a deux réalités vivantes auxquelles personne ne peut toucher sans mutiler ou peut-être même sans tuer ce pays : en haut l’État, en bas la commune ; la commune, cellule vivante de la Patrie, la commune, famille élargie », déclarait Édouard Herriot, maire de Lyon en ouverture du Congrès des Maires de France en 1945. C’est bien là que s’exprime la petite patrie, à l’échelle du quartier ou du village, matrice de nos vies sociales. L’éloge du local porte-t-il en lui le risque de repli sur soi, les nôtres avant les autres ? Non, cela n’est pas contradictoire avec le grand large, le sentiment d’appartenance à l’universelle humanité que notre centenaire national Edgar Morin a si bien décrit dans son livre Terre-patrie, et qu’a encore révélé la pandémie vécue partout sur la planète. Mais nos vies sont constituées de repaires qui sont autant de repères. Ce qui est proche, c’est là où sont nos proches, des lieux qui nous construisent, dans toutes les étapes de la vie, des modes de vie, des coutumes, une atmosphère. Elle est là cette patrie première. Si au hasard des mobilités professionnelles ou familiales, elle peut s’oublier, elle rejaillit toujours aux moments cruciaux de notre vie, comme le rosebud de Citizen Kane.

L’écrivain voyageur Patrice Franceschi a livré cette belle définition : « Si vous demandez ce qu’est une patrie, je vous réponds : le lieu où tout ce qui arrive aux autres vous arrive à vous-mêmes », (Patrice Franceschi, Éthique du samouraï moderne, Grasset 2019). En réalité, l’expression réelle du patriotisme, c’est la fraternité. Le seul sentiment patriotique qui vaille ne peut être que fraternel. Alors, il n’y a plus de “nous“ et “eux“, mais seulement le “nous“ qui nous fait infiniment et humblement humain.

N’ayons pas peur des budgets “genrés“ femmes/hommes

(article paru sur Confinews, le 13 avril 2021)

Toujours avides de polémiques, les commentateurs politiques et les oppositions locales ont dénoncé les maires qui souhaitent présenter des budgets “genrés“, faisant apparaître dans les chiffres de leurs dépenses l’équilibre entre citoyens et citoyennes, c’est-à-dire habitants de la cité dans leur égale dignité. Au-delà du bruit médiatique de cette polémique française, n’allez pas croire que les budgets genrés ne sont qu’une nouvelle lubie de maires écolo comme celui de Lyon qui s’interrogeait sur la différence entre les subventions versées à l’Olympique Lyonnais, versions masculine et féminine. 

En 2005, le conseil de l’Europe rappelait que « la “budgétisation sensible au genre“ (BSG) est une application de l’intégration de la dimension de genre dans le processus budgétaire ». Cela se pratique depuis longtemps dans certains pays de l’OCDE comme l’Australie où les budgets genrés sont en vigueur depuis 1984. Selon un rapport de l’OCDE de 2017, 15 pays membres ont déjà introduit le “gender budgeting“ dans leurs politiques publiques, parmi lesquels l’Autriche, la Belgique, la Finlande, l’Islande, Israël, le Japon, la Corée du Sud, le Mexique, les Pays-Bas, la Norvège et l’Espagne. On ne peut que regretter le retard pris par les collectivités territoriales françaises dans ce domaine, même si quelques villes comme Brest pour sa politique culturelle ou Montreuil, pour sa politique sportive, avaient commencé une budgétisation sensible au genre. 

La nouvelle municipalité de Lyon n’est pas la seule à initier une démarche de BSG. La ville de Rennes, qui a été pionnière dans l’égalité femmes-hommes dès la mandature d’Edmond Hervé dans les années 1980, est en train d’établir une méthodologie et des outils pour apprécier si l’investissement public bénéficie proportionnellement autant à des femmes qu’à des hommes. Un diagnostic, des indicateurs et des objectifs, c’est le trépied de toute évaluation de politique publique et la politique d’égalité femmes-hommes doit évidemment en bénéficier.

Plus généralement, toute politique locale doit s’accompagner d’indicateurs objectifs et cela ne va pas à l’encontre de l’universalisme républicain. Chiffres à l’appui, on se rend compte souvent des rééquilibrages à effectuer. La ville de Rennes s’y est déjà employée dans sa politique de temporalité (horaires d’ouverture des équipements et services publics, mobilités urbaines). Sous la précédente mandature, la métropole de Bordeaux a travaillé sur l’égalité femmes-hommes dans les mobilités urbaines. Ce sont des politiques au long cours et tous les indicateurs, à commencer par les indicateurs budgétaires, ne peuvent être que bienvenus. N’ayons pas peur des budgets genrés !

Pour aller plus loin, on peut utilement visionner les vidéos de l’ONG féministe belge “Le Monde selon les femmes“ qui œuvre à l’international pour un monde où les relations sont construites sur l’égalité, la diversité et la solidarité. 

Pas de principe de précaution sans culture de la prévention

Les Français adorent graver dans le marbre de la loi des grands principes, des déclarations d’intention mais cela n’imprime toujours pas dans la réalité des décisions à prendre sur le terrain. Le principe de précaution figure pourtant en préambule de la Constitution depuis 2005, dans la Charte de l’environnement, au même titre que le principe de prévention mais cette première place dans la hiérarchie des normes juridiques semble impuissante à faire évoluer les pratiques des responsables politiques et administratifs. On ne change la société par décret, déplorait le sociologue des organisations Michel Crozier, il y a déjà 40 ans. On ne la change pas davantage hélas par la loi et la Constitution !

L’actualité abonde d’illustrations de cette impuissance publique. Voici des exemples récents à tous les niveaux : 

– Alors que tous les pays ont tiré des leçons de la catastrophe nucléaire de Fukushima survenue il y a dix ans, la France qui possède le parc de centrales nucléaires proportionnellement le plus important au monde tarde à mettre en œuvre les préconisations de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Son président, Bernard Doroszczuk, expliquait dernièrement que les pouvoirs publics ont déclenché une distribution préventive de comprimés d’iode stable qui, en cas de rejets de matière radioactive, permet de limiter les risques de cancers de la thyroïde. Cette opération a été lancée il y a deux ans et seuls 25 % des personnes informées sont allées en pharmacie récupérer leurs comprimés. La décision est prise mais rien n’est fait pour qu’elle soit concrètement appliquée.

– Autre exemple, à l’échelon local :  une récente enquête des associations d’élus locaux  a révélé que très peu de collectivités territoriales disposent de plans de continuité d’activité (PCA) qui visent à s’assurer, en cas de crise, du maintien des missions jugées fondamentales pour la continuité du service public. 13,2 % avaient un tel plan avant la crise sanitaire 36,8 % déclarent en avoir établi un à ce moment là et que 44,2 % des collectivités et établissements n’en ont toujours pas élaboré. 

– Faut-il aussi rappeler nos lacunes dans le domaine de la prévention sanitaire ? On s’est longtemps moqué des populations asiatiques qui portaient des masques pour éviter les contagions épidémiques. La crise sanitaire nous a fait perdre l’envie de rire mais nous comptons toujours davantage sur l’offre de soins, le nombre de places dans les services de réanimation que sur la prévention que nous pouvons mettre en œuvre.

Malgré des lois de plus en plus bavardes et normatives, la culture ne la prévention progresse trop lentement en France. Dans les discours officiels, on parle beaucoup de résilience mais si on insistait davantage sur la prévention, on obtiendrait des résultats évidents. Des résultats souvent peu spectaculaires et pas toujours visibles puisque, par définition, la catastrophe aura été évitée. Le bruit ne fait pas de bien et le bien ne fait pas de bruit, dit-on. Comme le bien, la prévention ne fait pas de bruit. La résilience est nécessaire quand le malheur s’est déjà produit et qu’il faut réparer les dégâts. La prévention consiste à les éviter. 

Si les villes françaises s’inspiraient de la Théorie du donut…

Comment concilier transition climatique, mutation environnementale et développement local, économie du quotidien ? Pour répondre à ce défi, la ville d’Amsterdam s’est dotée au printemps dernier d’un plan stratégique inspiré par la “Théorie du donut“ modélisée par Kate Raworth à l’Institut du changement environnemental de l’Université d’Oxford*. Cette économiste propose un changement de paradigme remplaçant le cycle qui va mécaniquement de la production à la redistribution en l’envisageant à l’inverse comme le moyen de ré-allouer les ressources en vue de la satisfaction des besoins fondamentaux de l’homme tout en respectant ceux de la planète. La déclinaison de cette théorie globale à l’échelle locale par la ville d’Amsterdam montre qu’elle s’applique parfaitement aux politiques territoriales pour marier amélioration des conditions de vie et respect des écosystèmes.

Dans le donut, célèbre beignet nord-américain en force de couronne version néerlandaise, le bord intérieur constitue le plancher social (accès à l’eau potable, à la nourriture, à un logement décent, à des installations sanitaires, à l’énergie, à l’éducation, aux soins, à un revenu, à l’expression politique et à l’égalité entre les sexes). Tout individu n’ayant pas accès à ces minima vit dans le trou du donut tandis que le rebord extérieur marque la limite au-delà de laquelle les dégradations environnementales deviennent irréversibles. C’est dans cet intervalle qu’on peut agir, qu’il faut agir selon un triptyque qui allie développement économique, progrès social et transition écologique. La ville d’Amsterdam vise une économie totalement circulaire d’ici à 2050 (traitement des déchets, lutte contre le gaspillage alimentaire, constructions durables recyclables, neutralité…). Plus de 200 projets d’économie circulaire ont déjà été identifiés mais surtout la méthode repose sur une approche systémique et sur son acceptabilité sociale. Les habitants ont été consultés et une “Coalition du donut d’Amsterdam“ s’est même constituée à partir d’un réseau d’une vingtaine d’associations de quartier et de PME. Trois leviers pour agir : conduite de projet, animation des espaces de vie, développement économique en partenarial local. Pour que ça marche, tous les acteurs de la ville doivent se mobiliser et pas seulement les acteurs publics. 

Grâce à Amsterdam, l’économiste Kate Raworth est passée de la théorie à la pratique en dressant le portrait de la ville avec ses enjeux locaux, tels que le logement pour lequel la demande sociale est forte et les enjeux climatiques essentiels. Son équipe travaille aussi pour les villes américaines de Philadelphie et Portland en animant des ateliers réunissant des décideurs et des acteurs du changement dans des discussions dynamiques et stimulantes. Des portraits de ville sont réalisés, portraits publics dessinés à l’aide de cibles et de données accessibles à tous. À travers la mobilisation sociale, « ils deviennent autoportrait, rassemblant les expériences vécues des habitants, leurs valeurs, leurs espoirs et leurs craintes, leurs idées et leurs initiatives, leur propre compréhension de leurs interconnexions profondes avec le reste du monde », explique Kate Raworth. Pour Marieke van Doorninck, maire-adjointe en charge de la durabilité et de l’aménagement à Amsterdam, « Le donut ne nous fournit pas les réponses, mais une manière de regarder la réalité, de façon à éviter d’utiliser les mêmes structures auxquelles nous sommes habitués ». Cela permet surtout aux habitants, aux acteurs publics et privés, de s’accorder sur les limites à l’intérieur desquelles agir et de comprendre comment atteindre leurs objectifs. Avec une connaissance plus fine du territoire et des enjeux partagés. 

Les élus locaux français auraient intérêt à s’inspirer de la méthode d’Amsterdam pour élaborer leurs projets de territoire dans la crise que nous vivons actuellement, quand l’économie est sous respiration artificielle, les difficultés sociales progressent à bas bruit et l’urgence climatique est déclarée. Actuellement, on entend moins parler du monde d’après. Pourtant, c’est maintenant qu’il faut le penser et surtout s’y adapter pour maîtriser le destin de nos territoires. Car le monde d’après a déjà commencé. C’est maintenant.

* Le livre de Kate Raworth, “La Théorie du donut. L’économie de demain en 7 principes“, est paru en français aux éditions Plon, octobre 2018. Parution en format poche prévue en avril prochain. 

Penser la ville biophilique, la ville du vivant

On parle du corps social, mais il faut aussi penser la ville comme un corps vivant où la nature a entièrement droit de cité. Bien sûr, tout le monde aujourd’hui parle de verdissement de l’espace urbain, pour faire face au dérèglement climatique ou pour embellir nos villes. Mais la nature n’est pas qu’un élément du décor ou un instrument de climatisation primaire. Il faut sortir de cette approche utilitariste pour comprendre que la nature est intrinsèquement liée à la vie du territoire et de ses habitants. Et quand j’écris la vie, je ne parle pas seulement de l’activité urbaine, mais bien du principe de vie, d’une politique du vivant. 

Le biologiste Edward O. Wilson, promoteur du concept de biodiversité, parle de “biophilie“. Penser la ville biophilique, c’est penser notre lien avec le monde naturel, une nécessaire connexion avec le vivant, végétal ou animal. C’est concevoir le développement du lien entre le territoire, sa biodiversité et ses habitants humains. Bref, une biologie urbaine. Ne parle-t-on de risques d’embolie quand la circulation se bloque dans les bouchons ? 

Nos villes, très minérales, évoluent mais trop lentement. Il est urgent de faire plus de place à la nature dans l’espace urbain : jardins, murs végétaux, arbres d’alignement, présence d’eau à écoulement libre. L’œil humain a besoin de nature. C’est une question de bien-être mais aussi de santé publique. Les habitants ont besoin de vivre et de respirer charnellement le temps cyclique de la nature et des saisons, pas seulement en fuyant la ville dès qu’apparaît un temps de vacances, pour retrouver une nature fantasmée qui leur faisait défaut. Ils ont aussi besoin de vivre au quotidien dans un espace urbain réconcilié avec les fondements de la vie, la terre nourricière. 

Le renouveau du maraîchage périurbain et l’invention de l’agriculture urbaine ne sont pas des éléments anecdotiques. C’est un tournant dans notre façon d’habiter la ville. Je me souviens encore du cri du cœur de Vicente Guallart, alors directeur de l’habitat urbain de Barcelone, déclarant à la tribune du Forum Innovative City : « Je vis dans une ville sous dialyse qui importe ses tomates du Chili et ses pommes d’Afrique du sud ». Nos villes seraient-elles de grandes malades ? En se réappropriant son circuit d’approvisionnement, la ville reprend en main son destin.

Pour reprendre le contrôle, une nouvelle génération d’ingénieurs des villes, d’élus et d’aménageurs, réécrive aussi à nouveau frais la planification urbaine pour y intégrer des trames vertes et bleues qui irriguent le territoire. Il est spectaculaire de voir se superposer dans la cartographie urbaine, ces nouvelles trames (parfois encore cachées comme dans le cas de cours d’eau enfouis), et le réseau des rues et des places que la seconde moitié du XXème siècle avait livrées à l’hégémonie de la voiture particulière. L’analogie biologique est saisissante, les veines et les artères doivent être débouchées, comme sur un grand corps malade.

La crise sanitaire nous a montré, si on l’avait oublié, que les hommes et leurs animaux domestiques n’étaient pas les seuls habitants des villes. Lors du premier confinement au printemps 2020, on entendait à nouveau les oiseaux et les images d’animaux à la conquête de l’espace urbain ont fait le tour des réseaux sociaux. À Lille et à Strasbourg, dans le cadre du programme Birds for change, des chercheurs expérimentent le recours à des oiseaux pour dépolluer l’espace urbain de plastiques, mégots, papiers, canettes… 

La ville biophilique est en marche et elle avance plus vite dans les villes moyennes que dans les métropoles où la pression foncière est maximale. Il y a quelque mois, j’animais un débat avec les élus du programme Action Cœur de ville où l’architecte, Dominique Perrault, le créateur de la Bibliothèque François Mitterrand elle-même dotée d’une petite forêt urbaine, présentait son « parking du futur » où des fermes souterraines, en hydroponie, remplaceront un jour prochain le rangement des voitures.  À Niort, un parc naturel urbain, créé à partir d’une friche industrielle, redessine la ville en l’ouvrant sur le parc naturel régional du Marais poitevin (notre photo).

Edward O. Wilson définit la biophilie « comme la tendance innée à se concentrer sur la vie et les processus biologiques ». La crise sanitaire nous a fait comprendre que nous avions besoin d’interaction avec la nature et de connexions émotionnelles au coin de la rue. Il est temps d’inventer cette nouvelle urbanité et de penser la ville du vivant.