Chroniques par temps de crise sanitaire

L’avenir appartient aux villes médianes

(Chronique parue dans Confinews le 22 juin 2020)

L’intérêt de nos concitoyens pour les villes petites et moyennes, révélé lors du confinement, ne doit pas rester un fantasme. Ces villes possèdent aujourd’hui les clés d’un nouveau modèle urbain, les avantages de la ville sans les inconvénients de la métropole. Agen, Vitré, Cognac, Nevers, Albi ou Beauvais apportent déjà la preuve du retournement contre la fatalité du déclin annoncé. Les mots ont leur importance : ne les appelez plus villes moyennes, appellation qui les confinerait dans une médiocrité assoupie. Le maire de Nevers, Denis Thuriot, préfère parler de villes “médianes“. Elles sont des villes d’équilibre et correspondent bien à la géographie et à l’histoire de la France dont elles constituent la maille. Elles sont l’échelon charnière entre le tissu rural et les métropoles avec lesquelles elles se construisent de plus en plus en réseau. On assiste aujourd’hui au réveil de ces villes qui ont subi un affaissement généralisé à la fin du XXème siècle. L’économiste Laurent Davezies avait documenté la déprise de ces territoires, vieilles villes manufacturières touchées de plein fouet par la désindustrialisation, villes préfectures, centres administratifs ou villes de garnison où la diminution des emplois publics et le redéploiement des services de l’État ont directement affecté l’économie locale

« Il n’y a pas de territoire sans avenir, il n’y a que des territoires sans projet », déclarait Edith Cresson, alors Première ministre, à l’occasion d’un discours sur l’aménagement du territoire à Agen. Regardez Agen justement, capitale du pruneau, du rugby et du Lot-et-Garonne. À l’heure où l’on parle de relocaliser l’industrie pharmaceutique, Agen trace sa route avec un modèle de développement qui a fait ses preuves. Dans les laboratoires UPSA, 1.400 employés fabriquent annuellement plus de 370 millions de boîtes de médicaments. La commune de 33.000 habitants s’est aussi organisée avec une intercommunalité de 31 communes, où l’activité agro-alimentaire domine. De plus, l’État a délocalisé à Agen l’École nationale d’administration pénitentiaire installée autrefois à Fresnes et Fleury-Mérogis. À la fin des années 1990, cette délocalisation était prévue vers Lille, mais Pierre Méhaignerie, alors Garde des Sceaux, a estimé que l’arrivée d’une école d’application de l’État aurait plus d’effets positifs pour le territoire agenais qu’une dilution dans la métropole lilloise.

La politique nationale d’aménagement du territoire reste une nécessité. Les relocalisations de demain devront s’opérer dans ce tissu urbain. Mais cela ne peut pas se faire sans volonté locale et sans des leaders pour tirer plus haut leur territoire. Le fondateur des Laboratoires UPSA était Lot-et-Garonnais. Les entrepreneurs des Herbiers ou de La Roche-sur-Yon qui incarnent le miracle économique vendéen sont tous des patrons enracinés sur leur territoire dont ils façonnent l’écosystème.

Les maires de ces villes médianes qui réussissent sont des éveilleurs. Pour réveiller Nevers, la belle endormie, son maire est sur tous les fronts, l’emploi et l’accompagnement des entreprises bien sûr, mais aussi le développement des formations supérieures, la culture, la revitalisation du commerce avec des horaires adaptés au mode de vie des habitants et nouveaux usagers. « Mon ambition est de redonner à Nevers la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter : celle d’une ville centrale à quelques heures à peine de grandes métropoles, où il fait bon vivre et s’épanouir aussi bien personnellement que professionnellement. Je veux rendre de la fierté aux habitants », déclare Denis Thuriot. Labellisée French Tech, accueillant de nouvelles formations supérieures et un campus connecté depuis la rentrée 2019, Nevers se tourne désormais vers la jeunesse et veut prendre le virage de l’économie numérique. Le maire est même allé vendre sa ville au CES, le Consumer Electronics Show, de Las Vegas et en a profité pour créer un réseau international de villes, du Canada à Israël, pour innover et imaginer les villes de demain avec d’autres maires de villes “médianes“. Dans une ancienne caserne reconvertie en pépinière d’entreprise, Denis Thuriot a accueilli une poignée de start-up dont certaines ont aussi fait le voyage au CES ou à Vivatech. Installée au centre de Nevers sur la place Carnot, une sculpture singulière, un “eTree“, arbre métallique aux feuilles photovoltaïques à partir duquel on peut se connecter gratuitement au wifi, recharger son smartphone ou son vélo électrique, symbolise le virage de modernité pris par Nevers. La ville compte depuis la rentrée 2019, près de 2.500 étudiants en formation supérieure et professionnelle, elle est le deuxième pôle universitaire de Bourgogne après Dijon.

L’attractivité de Nevers passe d’abord par la reconquête du centre-ville et cela a été le premier chantier de Denis Thuriot et les résultats commencent à apparaître. En 2019, le taux de vacances commerciale avait baissé de six points depuis le début du mandat passant de 24 % à 18 %. À Châteauroux, c’est l’aménagement urbain et des transports publics gratuits. À Cahors, c’est la reconquête de l’habitat dégradé de centre-ville, porteur d’un riche patrimoine historique. Partout, c’est un nouvel art de vivre à la Française, avec ce qu’on appelle les aménités urbaines, facilement accessibles et des équipements publics de qualité.

Profitez de l’été pour visiter cette France des villes médianes, pour démentir les stéréotypes sur Vesoul, pour vous émerveiller devant le patrimoine d’Albi, découvrir le potentiel de Vitré, savourer Montélimar, goûter Colmar, décider de vous installer à Beauvais, d’investir à Lunéville ou de travailler à Auxerre.

Chroniques par temps de crise sanitaire

Pour que les vieux ne soient pas privés de droit de cité

(Chronique parue dans Confinews le 26 mai 2020)

Une société doit être jugée au respect qu’elle porte à ses aînés et aux soins qu’elle leur prodigue. Hier, au cœur de la crise sanitaire, les gestes magnifiques de quelques équipes professionnelles d’EHPAD qui ont choisi de vivre confinées avec leurs résidents ont peut-être sauvé l’honneur, mais ils ne feront pas oublier les drames vécus à cause du désintérêt des administrations sanitaires obnubilées par l’organisation des hôpitaux. Aujourd’hui, on nous annonce un deuxième tour d’élections municipales dès le mois de juin empêchant, de fait, les électeurs les plus âgés à qui on recommande de rester confinés, d’exercer leur devoir électoral. Là encore, les vieux sont traités comme des citoyens de seconde zone. Ce ne sont là que les plus récents symptômes d’une crise de civilisation qui vient de loin et risque de prendre des proportions inquiétantes dans une société française qui vieillit rapidement. Plus que jamais, il faut refonder une politique des âges de la vie qui ne laisse personne à l’écart et construire une société vraiment inclusive, mot qui n’aurait plus aucun sens si nos anciens restent exclus. Cette refondation se fera à partir des politiques territoriales, au plus près de nos concitoyens.

Il y a urgence, car le basculement de la société française est proche. En 2030, les Français de plus de 65 ans seront plus nombreux que les moins de 20 ans. En 2035, les personnes ayant 60 ans ou plus devraient représenter 31 % de la population française et celles âgées de plus de 75 ans, 13,6 % (contre respectivement 21 % et 8,5 % en 2007). Le nombre de personnes âgées dépendantes augmentera d’un tiers. Les octogénaires et nonagénaires n’attendent pas seulement qu’on remplisse leurs piluliers ou qu’on les relègue dans des EHPAD, mais que l’on prenne soin d’eux. Prendre soin, c’est justement la belle nuance que permet la langue anglaise entre le “cure“ et le “care“, entre soigner et prendre soin. Et cela passe par des politiques menées à l’échelon local, au coin de la rue : comment favoriser le maintien à domicile ? Comment adapter l’espace public aux personnes âgées ? Comment lutter contre l’isolement ? Les élus locaux sont en première ligne face à la crise de la démographie médicale et à l’émergence de nouveaux besoins. Ils essaient de trouver des solutions. Plus que jamais dans une approche territoriale, il faut passer d’une logique de soins à une logique de santé publique et appréhender la santé non plus seulement à partir du soin ou de la mesure des maladies, mais de façon plus globale, en intégrant l’environnement dans son entier. Malheureusement en France, les questions de santé restent trop souvent abordées sous l’angle de l’accès aux soins et pas assez par la prévention.

L’OMS a lancé en 2010 le réseau “Villes-amies des aînés”. En France, une dizaine de villes de tailles diverses (Angers, Besançon, Dijon, Lille, Limonest, Lyon, Rennes, Nice, Quimper…) ont été les premières à se faire certifier membres du réseau. Pour cela, elles ont réalisé un audit urbain qui répertorie les points à améliorer pour mieux répondre aux besoins des personnes âgées. Aujourd’hui, ce réseau de l’OMS rassemble plus d’une centaine de villes, réparties dans dix-huit pays. En Europe, au Japon ou en Amérique du Nord, des initiatives sont prises pour l’inclusion sociale des aînés et l’aménagement de l’espace urbain. Les responsables territoriaux français devraient systématiquement intégrer cette dimension dans leurs projets.

Nos anciens doivent pouvoir continuer à vivre dans les centres-villes, avec des logements adaptés, un urbanisme bienveillant (voirie, mobilier urbain, accessibilité, accueil des commerces et services). Dans le péri-urbains qui a été conçu il y a cinquante ans pour des jeunes ménages, il faut repenser la mobilité́ en associant les personnes âgées à la recherche de solutions adaptées et renforcer les liens sociaux permettant de lutter contre l’isolement. À la campagne, les solidarités intergénérationnelles sont encore fortes, mais le maintien à domicile nécessite des structures d’accompagnement pour lesquelles on peine à recruter.

Une étude de l’Union nationale des centres communaux d’action sociale (UNCCAS) montre que la précarisation des personnes âgées qui s’adressent aux CCAS s’accentue. Plus de 60 % des CCAS voient augmenter les demandes d’aides de personnes âgées isolées et/ou disposant de moins de 1.100 euros par mois. Un cinquième des CCAS évoque en outre l’augmentation des troubles psychiatriques et des situations de handicap parmi les personnes âgées. La psychothérapeute Marie de Hennezel, spécialiste du grand âge observe que « les pays dans lesquels le taux de suicide des âgés est le plus bas, l’Irlande, l’Angleterre, mais aussi les pays nordiques, ont une vraie politique de prise en charge des retraités et des personnes âgées. Dans ces pays, les « vieux » ont leur place. La solidarité entre générations existe. En France, il n’y a pas de politique sérieuse à l’égard du grand âge, la vision sociétale de la vieillesse est très négative ».

Le logement est au centre des réflexions, entre le maintien à domicile et les EHPAD devenus « les plus grands centres de soins palliatifs », selon le Dr Olivier de Ladoucette, psycho-gériatre à La Pitié Salpetrière, président de la Fondation pour la recherche sur Alzheimer. Dans les EHPADs, les personnes arrivent de plus en plus tard avant de mourir. Il faut imaginer d’autres formes d’hébergement et des parcours résidentiels mieux adaptés. Olivier de Ladoucette a développé un modèle psycho-social du vieillissement : pour vivre longtemps, il faut d’abord naître au bon endroit, éviter la maladie, faire bouger son corps, garder son cerveau en éveil en le stimulant, et rester relié aux autres par un engagement social, voire un travail spirituel personnel. On laissera ce dernier point dans la sphère privée, laïcité oblige, mais tous les autres éléments du bien vieillir ont toute leur place dans les politiques territoriales.

L’aménagement urbain doit être orienté pour permettre à la personne âgée d’être mobile et de participer à des activités sociales le plus longtemps possible. Cela concerne un accès facilité aux services de proximité, aux soins, des transports et des aménagements de voirie mieux conçus. Cela peut passer aussi par un recensement des zones favorables au vieillissement où les bailleurs pourront mener des opérations d’adaptation des logements et ne pas craindre la densification de l’habitat. Pour l’instant en France, il n’y a pas comme aux États-Unis de lobbies de vieux très puissants qui mettent au pas les pouvoirs publics. Mais si rien n’est fait, ce lobby s’organisera chez nous. Avant d’en arriver là, prenons simplement conscience que nous sommes tous concernés, c’est du moins ce que je vous souhaite : bien vieillir en ayant vraiment droit de cité.

Chroniques par temps de crise sanitaire

Après la catastrophe, refonder la politique à échelle humaine

(Chronique parue dans Confinews le 7 mai 2020)

Au cœur de la crise sanitaire, les médecins hospitaliers ont été les héros de la nation, des applaudissements au balcon jusqu’au plateau de télévision qu’ils ont annexés. À l’heure du déconfinement, les maires les remplacent sur les écrans des chaînes d’information en continu. Retour à l’école, distribution des masques, aide alimentaire, organisation du transport public ou commerce local, les élus locaux sont les acteurs centraux d’une nouvelle séquence de la catastrophe sanitaire. Ils sont surtout les artisans de solutions adaptées à la diversité des territoires au plus près des citoyens. Au moment où la confiance envers les décideurs nationaux est affaiblie, l’État central prend à nouveau en considération les élus locaux comme il avait dû le faire pour sortir de la crise des Gilets jaunes. L’État ne peut pas tout, tout seul, comme l’a montré la décision hâtée de réouverture des écoles qui ne peut pas se régler simplement par décret ministériel.

Plus que jamais, il faut refonder la politique à échelle humaine. Dès le début de la crise des milliers d’élus locaux se sont mobilisés alors qu’une grande partie des équipes municipales sortaient pourtant déstabilisée du premier tour des élections municipales, dans l’attente de l’installation des nouveaux conseils déjà élus mais pas encore installés ou encore en campagne non dite pour un hypothétique deuxième tour. Cette difficulté n’a pas troublé les ardeurs. Les premières structures locales en alerte ont été les centres communaux d’action sociale, les CCAS, qui continuent encore à déployer des trésors d’inventivité pour répondre aux urgences sociales : services aux personnes âgées isolées, distribution de repas, aides psychologiques… La crise a révélé la grande misère de certaines communes urbaines : sur-occupation des logements (8 % de la population française selon l’INSEE), mauvais état sanitaire des habitants… Les politiques sociales de proximité se retrouvent en haut de la pile des priorités communales. Un travail d’urgence mais aussi une œuvre de long terme pour repenser un urbanisme qui doit intégrer la santé environnementale (densité urbaine, partage de l’espace, place de la nature…), de la même façon qu’il y a 150 ans on a pensé l’hygiène publique à partir de l’aménagement urbain. Au plus dur de la crise sanitaire, le Conseil scientifique ne s’y est pas trompé, en affirmant « la nécessité de prêter une attention particulière aux zones d’habitation les plus vulnérables ».

L’agilité et la créativité des équipes municipales se sont déjà affirmées dans de nombreux domaines. Par exemple, le maire d’Angers a mobilisé les ASVP, les agents qui habituellement verbalisent le stationnement irrégulier, personnels assermentés, pour faire les courses des personnes âgées avec leurs moyens de paiement et cartes bleues en tout confiance. Après les fermetures des marchés, des villes comme Nevers ont organisé des systèmes de “drive“ avec des producteurs et des fermiers locaux avec des plateformes locales de commande. À Joinville-le-Pont, les marchands ont pu installer des points de vente dans des restaurants et des boutiques qui étaient fermés, le volet sanitaire et juridique étant réglés par la mairie avec le gestionnaire du marché. À Limoges, les agents de médiathèque préparent un “comptoir du livre“ pour assurer les prêts que les abonnés pourront réserver par Internet. Des pochettes thématiques de livres seront aussi proposés. Ailleurs, des grandes villes réservent des itinéraires provisoires pour les vélos afin de désencombrer les transports publics et des communes touristiques repensent leurs rues et leurs espaces publics pour fournir de vastes terrasses aux restaurants qui attendent avec impatience et inquiétude la saison estivale.

Tous ces exemples ne sont pas anecdotiques. L’innovation locale va assurément continuer à se déployer pour faire face à la crise économique et sociale dans laquelle nous entrons.

Ainsi, le maire de Dunkerque, président de la communauté urbaine, Patrice Vergriete, vient-il d’annoncer la mise en place de comités de suivi avec les acteurs du commerce, de l’industrie et du BTP pour amortir financièrement la crise, mais aussi pour s’adapter le plus rapidement possible à l’après-COVID-19. Partout, les élus locaux vont travailler avec les forces vives de leur territoire pour inventer le monde d’après. Les collectivités devront être particulièrement inventives car elles sont fragiles, leurs finances locales ayant déjà été très abîmés par les premières semaines de la crise.

Chronique par temps de crise sanitaire

État-collectivités territoriales : le syndrome de l’auto-école

(Chronique parue dans Confinews le 22 avril 2020)

Tous ceux qui ont passé leur permis de conduire connaissent le principe de la double commande, qui permet au moniteur de garder la maîtrise du pilotage et de reprendre les commandes en cas de risque. La réforme constitutionnelle de 2003 a certes consacré l’organisation décentralisée de la République, il n’empêche : les préfets restent dans la position du moniteur d’auto-école en gestion de crise et le rappel peut être sévère en cas de catastrophe sanitaire. Il est hélas contre-productif dans la période inédite que nous vivons.

Le modèle de gestion de crise par les services de l’État, en direct, utilisé pour un plan Orsec, une inondation, un accident ferroviaire ou l’incendie d’une usine ne fonctionne plus quand il s’agit d’une situation complexe comme la crise actuelle qui a des dimensions sanitaires, sociales, économiques complexes sur le temps long.  On peut d’ailleurs constater que l’épreuve actuelle oblige souvent l’administration de l’État à rétropédaler après quelques coups de menton préfectoraux. Qu’on se souvienne de l’interdiction des marchés qui ne prenaient pas en compte les mesures proactives prises par les maires pour en organiser la sécurité sanitaire. Qu’on observe aussi ce qui s’est passé dans la Région Grand Est quand son président Jean Rottner dû batailler contre l’ARS et la préfecture de région pour obtenir plus de réactivité. « Il ne faut pas se priver des actions des élus locaux, qui ont une connaissance fine des territoires même si ces actions ne sont pas dans leur compétence première. L’État centralisateur n’est peut-être plus la seule réponse à apporter en cas de crise sanitaire », estime Jean Rottner qui a aussi mis en cause le fonctionnement de l’ARS : « Devant une crise d’une telle ampleur, il faut plutôt simplifier la vie des soignants pour gagner du temps et non pas la complexifier. Or, les ARS sont construites comme des administrations budgétaires et non pas comme des administrations de logique de crise sanitaire ».

Il y a dix jours, le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, président de France urbaine, a exprimé le sentiment général des élus locaux : « Il y a un hiatus incroyable entre le discours du gouvernement et ce que nous vivons. Il faut que ce gouvernement regarde les élus locaux autrement, de manière positive, et qu’il nous fasse confiance ». Le pouvoir central a tout à gagner à s’appuyer sur les maires et les élus locaux. D’abord, parce qu’ils bénéficient davantage de la confiance de nos concitoyens que les élus nationaux. Ensuite, parce que près de quarante ans après les premières lois de décentralisation, l’administration déconcentrée de l’État n’a plus les moyens humains et les ressources propres pour agir localement, quand bien même le voudrait-elle. Elle peut appuyer sur le frein, mais pas sur l’accélérateur quand il y a tant à accomplir pour faire face à une catastrophe inédite.

P.S. : Pour preuve de cette nécessaire co-production de politiques publiques entre l’État et les collectivités territoriales, on lira avec intérêt la contribution que l’Association des maires de France a adressée hier mardi 21 avril à Jean Castex pour la préparation du déconfinement : https://www.amf.asso.fr/documents-contribution-lamf-la-preparation-du-deconfinement/40073

Chronique par temps de crise sanitaire

Des maires dans un entre-deux très instable

(Chronique parue dans Confinews le 7 avril 2020)

À quelle date s’achèveront les élections municipales suspendues après le premier tour sans lendemain du 15 mars dernier ? Il y a quelques jours, le Premier ministre a confirmé que s’il n’était pas possible d’organiser le 2ème tour du scrutin en juin, « alors il faudra décaler les élections ». Édouard Philippe a précisé qu’ « il n’est pas question de revenir sur les résultats de 30.143 communes » qui ont déjà un conseil municipal élu au premier tour. En revanche, dans les communes où l’élection n’a pas été bouclée, il faudra bien reprendre l’opération à zéro. La décision sera prise le 23 mai pour savoir s’il est possible d’organiser le second tour le 21 juin ». « Si ce n’est pas possible, alors il faudra décaler les élections en octobre ou après » a précisé Édouard Philippe. Quelles seront les priorités nationales à l’automne ? Pourra-t-on organiser sereinement une campagne électorale à la rentrée ?  Certains responsables préconisent plutôt un report en mars 2021, en même temps que les élections régionales et départementales. On a déjà l’habitude d’élections couplées, surtout si cela ne concerne que 5.000 communes.
En attendant ces échéances incertaines, les maires et leurs équipes vivent des situations très inconfortables alors qu’ils sont mobilisés pour faire face à la crise sanitaire et répondre aux urgences locales de leurs concitoyens. Les maires qui ont été largement réélus au premier tour ou ceux qui ne se représentaient pas n’ont pas les mêmes difficultés que ceux qui ont été mis en situation de ballotage délicat ou même qui ont été battus et donc le successeur ne peut entrer en fonctions. Quand ils agissent aujourd’hui les maires sortants qui sont en ballotage sont accusés par leurs opposants d’en faire trop s’ils prennent des initiatives ou pas assez quand ils se retiennent d’agir. Malgré la crise et la catastrophe sanitaire, la campagne électorale continue sur les réseaux sociaux et parfois sans l’élémentaire pudeur que devraient dicter les circonstances.
Même dans les communes où des maires ont été élus au premier tour, les résultats sont contestés en raison de la faible participation qui a pu altérer la sincérité du scrutin. Face aux taux d’abstention record constaté le 15 mars dernier, le nombre de recours devant les tribunaux administratifs s’envolent. Dans certaines communes on a enregistré près de 70 % d’abstentions, à tel point que certains maires élus demandent eux-mêmes l’annulation des élections. Aujourd’hui, l’actualité reste dominée par la pandémie et ces réflexions sur les élections municipales pourraient sembler bien dérisoires. Le sujet n’est pourtant pas accessoire : la France a besoin d’élus locaux bien élus pour faire face à la crise sociale qui succédera demain à la crise sanitaire.

Chronique par temps de crise sanitaire

Il faudra soutenir les investissements climat en sortie de crise

(Chronique publiée dans Confinews le 3 avril 2020)

« La crise sanitaire ne peut pas être prétexte à faire perdre une décennie de plus pour l’action climatique. L’expérience de 2008 a montré qu’une sortie de crise conçue sans ambition climatique induisait des effets durables, ces effets expliquent en partie le retard accumulé en 2020 ». C’est la mise en garde de cinq économistes de l’Institut de l’économie pour le climat. Ils viennent de publier une note stratégique pour soutenir les investissements contre le dérèglement climatique en sortie de la crise sanitaire Covid-19.
 
Les chercheurs de l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE, Institute for climate economics), structure experte fondée par la Caisse des Dépôts et l’Agence française de Développement, estiment que « nous sommes face à une crise sanitaire ouvrant sur un choc économique mondial. Ce choc échappe encore à l’expertise économique, tant les inconnues sont nombreuses ». Dans ce contexte, ils préconisent « une impulsion publique de 7 milliards d’euros par an dans sept secteurs-clés de la transition bas-carbone pour générer 19 milliards d’euros par an d’investissements supplémentaires ».
 
Pour les auteurs de cette note, les investissements contre le dérèglement climatique peuvent concourir efficacement aux exigences de dynamique économique et de résilience pour notre société en renforçant notre société face à des chocs futurs (transports publics, bâtiment, énergies renouvelables…). Sur les 7 milliards d’euros, l’État pourrait apporter 4,3 milliards, dont 3,3 milliards d’euros pour le cofinancement des ménages, entreprises et collectivités qui font de nouveaux investissements, les banques publiques finançant 2,3 milliards d’euros par an d’engagements nouveaux, à destination des entreprises, des collectivités et des sociétés de projets. Les collectivités territoriales seraient appelées à augmenter leurs investissements et cofinancements de 2,1 milliards d’euros par an. Cet effort pourrait être portés par des instruments spécifiques aux projets, subventions, certificats d’économies d’énergie (CEE) ou emprunts auprès des banques.
 
Accéder à la note de note de l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE)https://www.i4ce.org/wp-core/wp-content/uploads/2020/04/I4CE-Investir-pour-le-climat-sortie-de-crise-COVID-1.pdf

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Les CCAS, acteurs méconnus en première ligne

(Chronique parue dans Confinews le 30 mars 2020)

Les centres communaux d’action centrale, CCAS, qu’est-ce-que c’est ? Quand un intervenant cite l’acronyme CCAS sur un plateau de télévision au cours des multiples débats sur la crise sanitaire, on s’aperçoit que ces établissements publics communaux sont mal identifiés, certains traduisent par comité d’aide sociale, d’autres les confondent avec les instances paritaires de dialogue social. On mesure à cette occasion que nos experts du commentaire ou des politologues reconnus connaissent bien mal le fonctionnement des collectivités territoriales et la vraie politique du quotidien.
Pourtant les CCAS existent dans toutes les communes de France (obligatoires au-dessus de 1.000 habitants) depuis 1953 quand ils ont pris le relais des bureaux de bienfaisance ou bureau d’aide sociale. Ils sont le bras armé des politiques sociales communales, ils coordonnent avec les associations l’aide aux plus démunis, gèrent directement plus d’un tiers des EHPAD de notre pays, administrent des crèches, des services d’aide à domicile… Les professionnels des CCAS et leurs élus locaux (souvent un adjoint au maire en est le vice-président et l’animateur direct car le maire en est le président statutairement) sont les soutiers du lien social, le filet de sécurité de notre société, au plus près de nos concitoyens dans les communes ou en intercommunalité.
Depuis plusieurs années, j’interviens dans les congrès de l’Union nationale des CCAS et j’ai appris à connaître ces hommes et femmes formidables qui font souvent preuve d’une grande générosité pour mettre en œuvre des politiques sociales efficaces et innovantes. Allez voir sur internet les banques d’expérience, elle vaut le détour.
Pendant la crise que nous vivons, les CCAS sont en première ligne pour lutter contre l’isolement des personnes âgées comme ils le faisaient déjà dans le cadre des plan canicules, ils organisent aussi des premiers secours aux familles démunis, assistance alimentaire et financière, prennent soin des sans-abri, gèrent des EHPAD dans des circonstances terribles. Ils ne font généralement sans bruit, tant il est vrai que le bien ne fait pas de bruit et que le bruit ne fait pas de bien. Honneur aux CCAS de France.

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Mayotte, territoire perdu de la République?

(Chronique parue dans Confinews le 24 mars 2020)

Les vols entre la métropole et les départements et collectivités d’Outre-Mer sont interdits du 23 mars à minuit jusqu’au 15 avril au moins en raison de l’épidémie de coronavirus et je pense à mes amis de Mayotte, le 101èmedépartement français qui risque de vivre une situation catastrophique. Ce dimanche, 10 nouveaux cas de Covid-19 ont été détectés sur ce petit archipel de l’océan Indien, portant le nombre de personnes malades à 21 dont trois médecins, un médecin libéral et deux hospitaliers.
La situation sanitaire de Mayotte est très fragile. En février dernier, en un temps qui nous semble déjà lointain, le Défenseur des Droits, Jacques Toubon avait publié un rapport alarmant qui faisait suite aux travaux de la regrettée préfète Yvette Mathieu, chargée de l’outre-mer auprès du Défenseur des droits. Le rapport concluait que « l’offre de soins effective à Mayotte est sous- dimensionnée au regard des besoins. L’offre libérale étant très peu développée dans l’île, c’est le centre hospitalier de Mayotte (CHM) – seul hôpital du département – qui fournit la majeure partie de l’offre de soins, assurant aussi bien les soins hospitaliers que l’activité externe. (…) Le CHM s’appuie sur un réseau de treize centres de consultations – les anciens dispensaires – qui assurent les soins primaires de proximité ainsi que les actions de prévention ». Le nombre de lits hospitalier est de 411 pour toute l’île, soit 1,6 lit pour 1.000 habitants alors que la moyenne nationale se situe autour de 6 lits pour 1.000 habitants. Mayotte ne compte que 16 lits de réanimation.
Le député de Mayotte Mansour Kamardine a adressé ce weekend un S.O.S. au président de la République. Pour le parlementaire, « le coronavirus circule désormais à Mayotte et se propage extrêmement rapidement dans un territoire où de nombreuses zones urbanisées se caractérisent par des conditions sanitaires dégradées, une importante promiscuité et une absence des services de bases aux populations ». Pour l’heure, il lui a été répondu qu’aucun hôpital militaire de campagne, ni de navire médicalisé n’était disponible pour faire face à la situation qui s’annonce. Par ailleurs, depuis le 20 mars, les aéroports réunionnais de Saint-Denis Roland Garros, Pierrefonds et celui de Mayotte-Dzaoudzi ne sont ouverts qu’une demi-journée par 24h. La quarantaine risque d’être terrible à Mayotte, si loin de Paris. Ne laissons pas tomber nos compatriotes de l’océan Indien.
PS : De cet océan Indien venait Jean-Jacques Razafindranazy, jeune retraité médecin urgentiste, le premier médecin décédé du Covid-19 en France. Il était rentré de ses vacances à Madagascar d’où il était originaire, pour reprendre du service et combattre l’épidémie dans l’Oise. RIP.

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Le virus et la fusion des régions

(chronique parue dans Confinews le 19 mars 2020)

Cinq ans après la réforme du redécoupage des régions par fusion, on peut en mesurer les funestes effets dans la gestion de la crise sanitaire. Les chiffres qui sont communiqués aux Français, chaque soir par région, nous donne une idée très floue de la progression de l’épidémie. Quand on parle du Grand Est (anciennement les trois régions Champagne-Ardenne, Lorraine et Alsace) les chiffres évoquent davantage la situation à Mulhouse et Colmar qu’à Reims ou à Sedan. Les chiffres sont dilués dans un vaste ensemble territorial peut cohérent. Cela est si vrai que dans son intervention télévisée du 16 mars, le président de la République a parlé de la situation en Alsace, entité administrative supprimée par son prédécesseur mais réalité territoriale cohérente. Ce constat pourrait paraître anecdotique s’il ne s’agissait pas de gestion de crise et du maillage territorial de la République. On se souvient comment François Hollande a procédé en 2015 sans concertation sur les fusions de région en redessinant leurs nouveaux périmètres sur un coin de table.

Avec les nouveaux grands ensembles régionaux disparates, quand on rapporte le nombre de malades à la population du territoire, on a une vision déformée de la réalité. Comment comparer les chiffres du Grand Est 5,5 millions d’habitants avec ceux du Centre Val-de-Loire, 2,5 millions, ou même Corse 334.000 habitants. Les agences régionales de santé créées en 2010 ont dû fusionner pour s’adapter aux nouveaux périmètres régionaux. On a la même structure administrative dans le Grand Est et en Corse (mais aussi en Ile-de-France ou en Martinique), avec certes des effectifs plus nombreux selon les territoires mais la même chaîne de commandement avec un seul DG par région. Or, une série de décisions essentielles à notre santé ne peuvent être prises qu’après avis du directeur général de l’agence régionale de santé. On en mesure l’importance en période de crise, comme le confirme le projet de loi d’urgence sanitaire actuellement soumis au Parlement.

Ajoutons, pour en revenir au cas de de la Région Grand Est, que suite à la réforme Hollande la préfecture de région a été installée à l’extrémité de la région à Strasbourg (à 350 km de Reims) et que l’ARS a été basée à Nancy pour donner un lot de consolation aux Lorrains lors de la fusion. Pas simple pour les administrations déconcentrées de l’État et l’efficacité de l’action publique.

Bienvenue dans La France des possibles

La France des possibles. Ces maires qui réparent et qui inventent. (288 pages, 19 euros, Fayard)

Loin de la politique nationale aussi bruyante qu’impotente, des maires et élus locaux courageux retissent le tissu social et apportent des réponses efficaces pour les territoires et leurs habitants. Partout en France, et quelle que soit la dimension de leur commune, ville ou village, ces élus locaux créatifs et visionnaires relient et réparent la République. À nous, citoyens, de nous emparer de ces solutions !

Je vous propose un voyage dans cette France des possibles et des solutions créatives au quotidien. Ces élus locaux ont la volonté d’améliorer la vie et font de la politique au meilleur sens du terme, dans l’intérêt général, avec les citoyens. À échelle humaine, l’innovation sociale se construit aujourd’hui à partir des territoires : partout des projets, des initiatives et des réalisations concrètes qui ont fait leurs preuves. 

Renouer les liens de la citoyenneté locale, mieux dépenser l’argent public, éradiquer le chômage de longue durée, mobiliser contre les exclusions, passer de la désertification médicale à des territoires en santé, construire des territoires durables face à la crise climatique, réussir l’alliance entre les métropoles et la ruralité, c’est possible  ! À nous, citoyens, de découvrir ces solutions, de les comparer, de les adapter à nos territoires et d’exiger leur mise en œuvre  ! La commune n’est pas seulement un échelon administratif, elle est le dernier espace et le moteur de la démocratie vécue.

Ce livre est né de la rencontre d’Érik Orsenna et Jean Dumonteil autour d’une conviction commune : l’innovation sociale et politique se construit aujourd’hui à partir des territoires. En politique, on entend toujours l’arbre qui tombe, pas assez cette forêt qui pousse silencieusement.

Dans un contexte de défiance généralisée vis-à-vis des responsables politique, les maires sont les seuls qui restent encore aimés. Ils constituent l’armature de la République. Leurs responsabilités ont fortement évolué au cours des dernières années mais ils sont pourtant méconnus. Plus de 35.000 maires, hommes et femmes, font vivre la République au quotidien, à travers les services publics locaux, de la crèche au cimetière, de la cantine à la médiathèque. Ils portent aussi les projets de développement de leurs territoires : réseaux d’initiative publique pour l’accès à Internet, agendas 21 pour la transition énergétique, mobilité et aménagement urbain, développement économique ou touristique, politiques sociales d’inclusion.

Trente-cinq ans après les premières lois de décentralisation, la démocratie locale progresse mais devient aussi plus sophistiquée et complexe. Conseils de quartier, jurys citoyens, budgets participatifs, de nouvelles formes de démocratie de proximité s’inventent sur les territoires. Le maire notable symbolisé chez Flaubert dans Madame Bovary par le pharmacien Homais a définitivement disparu. Redevables de l’exigence démocratique, les maires du XXIème siècle raccommodent le tissu social et inventent. Si les problèmes sont globaux, plus que jamais les solutions sont locales. La preuve en allant à la rencontre de cette France des possibles.