Faut-il avoir peur de la sobriété foncière ?

(Article paru dans la lettre d’information Confinews du mois de septembre)

Pourra-ton encore programmer demain un lotissement, installer une nouvelle zone d’activité et continuer l’étalement urbain qui était la marque de l’aménagement urbain jusqu’à présent ? Le constat est connu : En France, 20 à 30.000 hectares d’espaces naturels, agricoles ou forestiers sont artificialisés chaque année. Reprenant l’objectif de « zéro artificialisation nette » (ZAN), inscrit en 2018 par Nicolas Hulot dans le plan biodiversité, la loi “climat et résilience“ du 22 août 2021 fixe les conditions de sa mise en application.

En cette rentrée où se succèdent à un rythme accéléré les congrès d’associations d’élus locaux, le Premier ministre Jean Castex s’est voulu rassurant. S’exprimant devant les maires de l’Association des petites villes de France, le 10 septembre, il a d’abord rappelé à juste titre qu’il fallait agir car « l’artificialisation des terres progresse quatre fois plus vite que la démographie ». La loi n’interdit pas l’artificialisation des sols mais elle fixe un objectif : réduire de moitié le rythme de l’artificialisation en dix ans. Jean Castex a pris soin de rappeler qu’ « elle ne sera pas appliqué uniformément territoire par territoire ; certains ont été très raisonnables et d’autres beaucoup moins, l’objectif sera donc repris et décliné dans chaque région avec les outils de planification. »

Une nouvelle urbanité à inventer

La sobriété foncière appelle assurément un changement de culture dans l’aménagement urbain. La création d’un lotissement dans une petite commune était pour de nombreux maires souvent gage de développement avec l’espoir d’accueillir des familles et de maintenir une école ouverte. Espoir qui rejoignait l’idéal pavillonnaire des habitants mais laissait en déshérence l’habitat ancien de centre-ville. C’est tout l’enjeu des programmes de contractualisation État-collectivités territoriales “Action cœur de ville“ ou “Petites villes de demain“ de reconquérir les centres-villes et centres-bourgs en réhabilitant le foncier bâti aux meilleures normes environnementales de confort, et de transformation de friches avant d’artificialiser de nouvelles surfaces.

Cela suppose aussi de donner aux gens l’envie d’habiter dans ces centres-villes, et donc d’inventer une nouvelle urbanité. Lors de la Rencontre nationale Action cœur de ville qui se tenait deux jours plus tôt, Hélène Peskine, secrétaire permanente du Plan urbanisme construction architecture (Puca), a prôné « une vision positive de la lutte contre l’artificialisation des sols » reposant sur quatre piliers : renaturer (remettre de la nature en ville), intensifier, transformer et densifier. L’architecte-paysagiste Bas Smets a utilement rappelé que la ville est fondamentalement artificielle. La ville européenne médiévale était foncièrement minérale mais la nature était là au-delà de ses remparts. Le paradigme urbain contemporain est totalement différent. Bas Smets promeut donc des microclimats avec l’eau et les plantes comme il l’a fait à Arles autour de la fondation Luma, où 80.000 plantes ont permis une réduction de 8°C de la température.

Développer une sobriété heureuse, c’est le pari de quelques maires qui ont commencé à expérimenter en contractualisant pour cela avec l’État et les agences publiques comme Angoulême qui fait figure de pionnier en mobilisant l’ingénierie du Cerema, le Centre d’expertise du ministre de la transition écologique, pour “désimperméabiliser“ la voirie, les cours d’école et reconvertir des friches.

Je suis sûr qu’au-delà de l’enjeu climatique, il y a dans ces transformations à venir un nouveau modèle social à créer, une nouvelle urbanité à inventer, une nature en ville à partager, de nouveaux espaces de sociabilité à promouvoir. Et peut-être l’espoir de faire tout au long de l’année ce que nos concitoyens ont recherché le temps des vacances : une soirée à l’ombre des platanes sur la place d’un village plutôt que l’enfermement dans son pavillon derrière une haie défensive. Par-delà la réforme technique, regardons de l’autre côté de la haie : peut-on rêver d’un projet de civilisation ?

Sommes-nous de bons ancêtres ? 

The good Ancestor[1], c’est le titre du dernier ouvrage de l’essayiste australien Roman Krznaric, dont il faut espérer qu’il sera bientôt traduit en Français comme il l’a déjà été en plusieurs langues tant son message est universel et surtout bienvenu dans les temps troublés que nous vivons. Le sous-titre “Comment penser long terme dans un monde de court terme“ donne le ton. 

Roman Krznaric estime à juste titre que « nous vivons à une époque de court-termisme pathologique. Les responsables politiques voient à peine au-delà des prochaines élections ou du dernier sondage ou tweet ». Le futur est vu comme le « temps de personne », un territoire non réclamé qui est de même dépourvu d’habitants. Le philosophe estime que « la tragédie est que les générations de demain non encore nées ne peuvent rien faire contre ces colonialistes qui pillent leur futur. (…) Elles n’ont aucun droit politique de représentation, elles n’ont aucune influence dans l’urne électorale ou sur le marché. Le grand silence majoritaire des générations futures est rendu impuissant et expulsé de nos esprits. » Bien sûr, au cours des 25 dernières années, plus de 200 résolutions de l’ONU ont explicitement mentionné le bien-être des générations futures, et le pape François a proclamé que « la solidarité intergénérationnelle n’est pas optionnelle, mais une question basique de justice ». 

Roman Krznaric rappelle que l’histoire nous enseigne que rien n’est inévitable jusqu’à ce qu’il advienne. L’homme sait penser long terme, comme quand il y a environ 12.000 ans, au néolithique supérieur, un de nos ancêtres, plutôt que de manger une graine décida de l’économiser pour la planter à la saison prochaine. Nous devons étendre notre horizon de vision si nous espérons avoir une chance de relever les défis existentiels et la panne civilisationnelle à laquelle notre espèce sera confrontée rapidement. 

L’auteur propose six façons de penser à long terme. Il préconise d’abord de faire preuve d’humilité en prenant conscience de ce qu’il appelle le “temps profond“, l’insignifiance de notre existence transitoire, en relation avec le vaste temps de l’histoire cosmique, en libérant notre esprit et en regardant à la fois le passé et au-delà du temps de nos vies le futur lointain. Nous devons accepter la réalité que nos histoires personnelles, depuis la naissance jusqu’à la mort. Il rappelle utilement que toutes les réussites et tragédies de la civilisation humaine sont à peine enregistrées dans les annales du temps cosmologique. 

Ce que nous voulons transmettre

Nous devons aussi penser à ce que nous voulons transmettre. Roman Krznaric appuie son propos sur des expériences et initiatives très inspirantes comme le concept maori de whakapapa qui décrit une ligne de vie qui connecte individuellement de « qui je suis, d’où je viens et la contribution que je veux apporter » ou l’atelier “septième génération“ où les participants s’engagent dans un dialogue entre pairs, avec une personne parlant pour la génération actuelle et une autre représentant les sept générations à venir. 

Comment penser le futur ? Comme l’a souligné Yuval Harari, en 1020 c’était relativement facile de prévoir ce que serait le monde de 1050, mais en 2020 c’est presqu’impossible de savoir quelle sorte de monde nous habiterons en 2050, voire même avant cette date. Il n’y a pas un futur seul qui attend d’advenir, mais plusieurs futurs possibles à l’horizon.

L’auteur rappelle que « L’histoire humaine est pas une histoire linéaire mais un drame imprévisible plein d’acteurs, d’idées et d’événements qui peuvent façonner sa forme narrative et plier son arc. Il est utile de prendre en considération trois possibles chemins pour le futur de la civilisation qui sont à l’horizon :  la panne, la réforme et la transformation. » Bien sûr, ce livre donne des outils pour mettre en œuvre la transformation. Avec une pédagogie très efficace dans son exposé.

P.S. : Il faut savoir que cette question « sommes-nous de bons ancêtres ? » avait été posée par Jonas Salk, découvreur du vaccin contre la polio. Ce scientifique avait choisi de ne pas le faire breveter pour le laisser plus abordable aux millions de personnes en ayant besoin. Lorsqu’un chaîne de télévision lui avait demandé qui détenait le brevet, il avait répondu : « Eh bien, au peuple, je dirais. Il n’y a pas de brevet. Pourrait-on breveter le soleil ? »


[1] Roman KRZNARIC, The Good Ancestor. How to think long term in a short-term world,

Penguin Random House, 2020

Éloge de la petite patrie et de l’universel

Article paru dans la lettre d’information Confinews du mois de juillet (spécial 14 juillet)

De la petite patrie de notre ville ou de notre quartier jusqu’à la terre-patrie, nous vivons tous aujourd’hui nos attachements à de multiples échelles qui ne sont pas exclusives les unes des autres. Si nous vibrons à l’hymne national, si nous nous enflammons pour nos champions tricolores, sportifs, artistes ou intellectuels, nous, Français, avons toujours la tentation et la vanité de nous croire le centre du monde. « Le patriotisme, c’est l’amour des siens, le nationalisme c’est la haine des autres », a magnifiquement dit l’écrivain diplomate Romain Gary. En ces temps troublés où la xénophobie progresse parmi nos concitoyens, il ne faut pas oublier que la République française n’est grande que quand elle se hisse à la hauteur de son idéal universaliste et émancipateur. Il y a encore beaucoup à faire pour que le pays de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen devienne concrètement le pays des Droits humains. Le message universel de la France demeure et la force des mots d’un Victor Hugo ou Albert Camus fait dire à tant de francophones que la langue française est leur véritable patrie. 

« Dans un pays comme la France, il y a beaucoup de divisions géographiques ou administratives qui peuvent être discutées : la province, la région, je ne sais quoi encore. Mais il y a deux réalités vivantes auxquelles personne ne peut toucher sans mutiler ou peut-être même sans tuer ce pays : en haut l’État, en bas la commune ; la commune, cellule vivante de la Patrie, la commune, famille élargie », déclarait Édouard Herriot, maire de Lyon en ouverture du Congrès des Maires de France en 1945. C’est bien là que s’exprime la petite patrie, à l’échelle du quartier ou du village, matrice de nos vies sociales. L’éloge du local porte-t-il en lui le risque de repli sur soi, les nôtres avant les autres ? Non, cela n’est pas contradictoire avec le grand large, le sentiment d’appartenance à l’universelle humanité que notre centenaire national Edgar Morin a si bien décrit dans son livre Terre-patrie, et qu’a encore révélé la pandémie vécue partout sur la planète. Mais nos vies sont constituées de repaires qui sont autant de repères. Ce qui est proche, c’est là où sont nos proches, des lieux qui nous construisent, dans toutes les étapes de la vie, des modes de vie, des coutumes, une atmosphère. Elle est là cette patrie première. Si au hasard des mobilités professionnelles ou familiales, elle peut s’oublier, elle rejaillit toujours aux moments cruciaux de notre vie, comme le rosebud de Citizen Kane.

L’écrivain voyageur Patrice Franceschi a livré cette belle définition : « Si vous demandez ce qu’est une patrie, je vous réponds : le lieu où tout ce qui arrive aux autres vous arrive à vous-mêmes », (Patrice Franceschi, Éthique du samouraï moderne, Grasset 2019). En réalité, l’expression réelle du patriotisme, c’est la fraternité. Le seul sentiment patriotique qui vaille ne peut être que fraternel. Alors, il n’y a plus de “nous“ et “eux“, mais seulement le “nous“ qui nous fait infiniment et humblement humain.

N’ayons pas peur des budgets “genrés“ femmes/hommes

(article paru sur Confinews, le 13 avril 2021)

Toujours avides de polémiques, les commentateurs politiques et les oppositions locales ont dénoncé les maires qui souhaitent présenter des budgets “genrés“, faisant apparaître dans les chiffres de leurs dépenses l’équilibre entre citoyens et citoyennes, c’est-à-dire habitants de la cité dans leur égale dignité. Au-delà du bruit médiatique de cette polémique française, n’allez pas croire que les budgets genrés ne sont qu’une nouvelle lubie de maires écolo comme celui de Lyon qui s’interrogeait sur la différence entre les subventions versées à l’Olympique Lyonnais, versions masculine et féminine. 

En 2005, le conseil de l’Europe rappelait que « la “budgétisation sensible au genre“ (BSG) est une application de l’intégration de la dimension de genre dans le processus budgétaire ». Cela se pratique depuis longtemps dans certains pays de l’OCDE comme l’Australie où les budgets genrés sont en vigueur depuis 1984. Selon un rapport de l’OCDE de 2017, 15 pays membres ont déjà introduit le “gender budgeting“ dans leurs politiques publiques, parmi lesquels l’Autriche, la Belgique, la Finlande, l’Islande, Israël, le Japon, la Corée du Sud, le Mexique, les Pays-Bas, la Norvège et l’Espagne. On ne peut que regretter le retard pris par les collectivités territoriales françaises dans ce domaine, même si quelques villes comme Brest pour sa politique culturelle ou Montreuil, pour sa politique sportive, avaient commencé une budgétisation sensible au genre. 

La nouvelle municipalité de Lyon n’est pas la seule à initier une démarche de BSG. La ville de Rennes, qui a été pionnière dans l’égalité femmes-hommes dès la mandature d’Edmond Hervé dans les années 1980, est en train d’établir une méthodologie et des outils pour apprécier si l’investissement public bénéficie proportionnellement autant à des femmes qu’à des hommes. Un diagnostic, des indicateurs et des objectifs, c’est le trépied de toute évaluation de politique publique et la politique d’égalité femmes-hommes doit évidemment en bénéficier.

Plus généralement, toute politique locale doit s’accompagner d’indicateurs objectifs et cela ne va pas à l’encontre de l’universalisme républicain. Chiffres à l’appui, on se rend compte souvent des rééquilibrages à effectuer. La ville de Rennes s’y est déjà employée dans sa politique de temporalité (horaires d’ouverture des équipements et services publics, mobilités urbaines). Sous la précédente mandature, la métropole de Bordeaux a travaillé sur l’égalité femmes-hommes dans les mobilités urbaines. Ce sont des politiques au long cours et tous les indicateurs, à commencer par les indicateurs budgétaires, ne peuvent être que bienvenus. N’ayons pas peur des budgets genrés !

Pour aller plus loin, on peut utilement visionner les vidéos de l’ONG féministe belge “Le Monde selon les femmes“ qui œuvre à l’international pour un monde où les relations sont construites sur l’égalité, la diversité et la solidarité. 

Pas de principe de précaution sans culture de la prévention

Les Français adorent graver dans le marbre de la loi des grands principes, des déclarations d’intention mais cela n’imprime toujours pas dans la réalité des décisions à prendre sur le terrain. Le principe de précaution figure pourtant en préambule de la Constitution depuis 2005, dans la Charte de l’environnement, au même titre que le principe de prévention mais cette première place dans la hiérarchie des normes juridiques semble impuissante à faire évoluer les pratiques des responsables politiques et administratifs. On ne change la société par décret, déplorait le sociologue des organisations Michel Crozier, il y a déjà 40 ans. On ne la change pas davantage hélas par la loi et la Constitution !

L’actualité abonde d’illustrations de cette impuissance publique. Voici des exemples récents à tous les niveaux : 

– Alors que tous les pays ont tiré des leçons de la catastrophe nucléaire de Fukushima survenue il y a dix ans, la France qui possède le parc de centrales nucléaires proportionnellement le plus important au monde tarde à mettre en œuvre les préconisations de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Son président, Bernard Doroszczuk, expliquait dernièrement que les pouvoirs publics ont déclenché une distribution préventive de comprimés d’iode stable qui, en cas de rejets de matière radioactive, permet de limiter les risques de cancers de la thyroïde. Cette opération a été lancée il y a deux ans et seuls 25 % des personnes informées sont allées en pharmacie récupérer leurs comprimés. La décision est prise mais rien n’est fait pour qu’elle soit concrètement appliquée.

– Autre exemple, à l’échelon local :  une récente enquête des associations d’élus locaux  a révélé que très peu de collectivités territoriales disposent de plans de continuité d’activité (PCA) qui visent à s’assurer, en cas de crise, du maintien des missions jugées fondamentales pour la continuité du service public. 13,2 % avaient un tel plan avant la crise sanitaire 36,8 % déclarent en avoir établi un à ce moment là et que 44,2 % des collectivités et établissements n’en ont toujours pas élaboré. 

– Faut-il aussi rappeler nos lacunes dans le domaine de la prévention sanitaire ? On s’est longtemps moqué des populations asiatiques qui portaient des masques pour éviter les contagions épidémiques. La crise sanitaire nous a fait perdre l’envie de rire mais nous comptons toujours davantage sur l’offre de soins, le nombre de places dans les services de réanimation que sur la prévention que nous pouvons mettre en œuvre.

Malgré des lois de plus en plus bavardes et normatives, la culture ne la prévention progresse trop lentement en France. Dans les discours officiels, on parle beaucoup de résilience mais si on insistait davantage sur la prévention, on obtiendrait des résultats évidents. Des résultats souvent peu spectaculaires et pas toujours visibles puisque, par définition, la catastrophe aura été évitée. Le bruit ne fait pas de bien et le bien ne fait pas de bruit, dit-on. Comme le bien, la prévention ne fait pas de bruit. La résilience est nécessaire quand le malheur s’est déjà produit et qu’il faut réparer les dégâts. La prévention consiste à les éviter. 

Si les villes françaises s’inspiraient de la Théorie du donut…

Comment concilier transition climatique, mutation environnementale et développement local, économie du quotidien ? Pour répondre à ce défi, la ville d’Amsterdam s’est dotée au printemps dernier d’un plan stratégique inspiré par la “Théorie du donut“ modélisée par Kate Raworth à l’Institut du changement environnemental de l’Université d’Oxford*. Cette économiste propose un changement de paradigme remplaçant le cycle qui va mécaniquement de la production à la redistribution en l’envisageant à l’inverse comme le moyen de ré-allouer les ressources en vue de la satisfaction des besoins fondamentaux de l’homme tout en respectant ceux de la planète. La déclinaison de cette théorie globale à l’échelle locale par la ville d’Amsterdam montre qu’elle s’applique parfaitement aux politiques territoriales pour marier amélioration des conditions de vie et respect des écosystèmes.

Dans le donut, célèbre beignet nord-américain en force de couronne version néerlandaise, le bord intérieur constitue le plancher social (accès à l’eau potable, à la nourriture, à un logement décent, à des installations sanitaires, à l’énergie, à l’éducation, aux soins, à un revenu, à l’expression politique et à l’égalité entre les sexes). Tout individu n’ayant pas accès à ces minima vit dans le trou du donut tandis que le rebord extérieur marque la limite au-delà de laquelle les dégradations environnementales deviennent irréversibles. C’est dans cet intervalle qu’on peut agir, qu’il faut agir selon un triptyque qui allie développement économique, progrès social et transition écologique. La ville d’Amsterdam vise une économie totalement circulaire d’ici à 2050 (traitement des déchets, lutte contre le gaspillage alimentaire, constructions durables recyclables, neutralité…). Plus de 200 projets d’économie circulaire ont déjà été identifiés mais surtout la méthode repose sur une approche systémique et sur son acceptabilité sociale. Les habitants ont été consultés et une “Coalition du donut d’Amsterdam“ s’est même constituée à partir d’un réseau d’une vingtaine d’associations de quartier et de PME. Trois leviers pour agir : conduite de projet, animation des espaces de vie, développement économique en partenarial local. Pour que ça marche, tous les acteurs de la ville doivent se mobiliser et pas seulement les acteurs publics. 

Grâce à Amsterdam, l’économiste Kate Raworth est passée de la théorie à la pratique en dressant le portrait de la ville avec ses enjeux locaux, tels que le logement pour lequel la demande sociale est forte et les enjeux climatiques essentiels. Son équipe travaille aussi pour les villes américaines de Philadelphie et Portland en animant des ateliers réunissant des décideurs et des acteurs du changement dans des discussions dynamiques et stimulantes. Des portraits de ville sont réalisés, portraits publics dessinés à l’aide de cibles et de données accessibles à tous. À travers la mobilisation sociale, « ils deviennent autoportrait, rassemblant les expériences vécues des habitants, leurs valeurs, leurs espoirs et leurs craintes, leurs idées et leurs initiatives, leur propre compréhension de leurs interconnexions profondes avec le reste du monde », explique Kate Raworth. Pour Marieke van Doorninck, maire-adjointe en charge de la durabilité et de l’aménagement à Amsterdam, « Le donut ne nous fournit pas les réponses, mais une manière de regarder la réalité, de façon à éviter d’utiliser les mêmes structures auxquelles nous sommes habitués ». Cela permet surtout aux habitants, aux acteurs publics et privés, de s’accorder sur les limites à l’intérieur desquelles agir et de comprendre comment atteindre leurs objectifs. Avec une connaissance plus fine du territoire et des enjeux partagés. 

Les élus locaux français auraient intérêt à s’inspirer de la méthode d’Amsterdam pour élaborer leurs projets de territoire dans la crise que nous vivons actuellement, quand l’économie est sous respiration artificielle, les difficultés sociales progressent à bas bruit et l’urgence climatique est déclarée. Actuellement, on entend moins parler du monde d’après. Pourtant, c’est maintenant qu’il faut le penser et surtout s’y adapter pour maîtriser le destin de nos territoires. Car le monde d’après a déjà commencé. C’est maintenant.

* Le livre de Kate Raworth, “La Théorie du donut. L’économie de demain en 7 principes“, est paru en français aux éditions Plon, octobre 2018. Parution en format poche prévue en avril prochain. 

Penser la ville biophilique, la ville du vivant

On parle du corps social, mais il faut aussi penser la ville comme un corps vivant où la nature a entièrement droit de cité. Bien sûr, tout le monde aujourd’hui parle de verdissement de l’espace urbain, pour faire face au dérèglement climatique ou pour embellir nos villes. Mais la nature n’est pas qu’un élément du décor ou un instrument de climatisation primaire. Il faut sortir de cette approche utilitariste pour comprendre que la nature est intrinsèquement liée à la vie du territoire et de ses habitants. Et quand j’écris la vie, je ne parle pas seulement de l’activité urbaine, mais bien du principe de vie, d’une politique du vivant. 

Le biologiste Edward O. Wilson, promoteur du concept de biodiversité, parle de “biophilie“. Penser la ville biophilique, c’est penser notre lien avec le monde naturel, une nécessaire connexion avec le vivant, végétal ou animal. C’est concevoir le développement du lien entre le territoire, sa biodiversité et ses habitants humains. Bref, une biologie urbaine. Ne parle-t-on de risques d’embolie quand la circulation se bloque dans les bouchons ? 

Nos villes, très minérales, évoluent mais trop lentement. Il est urgent de faire plus de place à la nature dans l’espace urbain : jardins, murs végétaux, arbres d’alignement, présence d’eau à écoulement libre. L’œil humain a besoin de nature. C’est une question de bien-être mais aussi de santé publique. Les habitants ont besoin de vivre et de respirer charnellement le temps cyclique de la nature et des saisons, pas seulement en fuyant la ville dès qu’apparaît un temps de vacances, pour retrouver une nature fantasmée qui leur faisait défaut. Ils ont aussi besoin de vivre au quotidien dans un espace urbain réconcilié avec les fondements de la vie, la terre nourricière. 

Le renouveau du maraîchage périurbain et l’invention de l’agriculture urbaine ne sont pas des éléments anecdotiques. C’est un tournant dans notre façon d’habiter la ville. Je me souviens encore du cri du cœur de Vicente Guallart, alors directeur de l’habitat urbain de Barcelone, déclarant à la tribune du Forum Innovative City : « Je vis dans une ville sous dialyse qui importe ses tomates du Chili et ses pommes d’Afrique du sud ». Nos villes seraient-elles de grandes malades ? En se réappropriant son circuit d’approvisionnement, la ville reprend en main son destin.

Pour reprendre le contrôle, une nouvelle génération d’ingénieurs des villes, d’élus et d’aménageurs, réécrive aussi à nouveau frais la planification urbaine pour y intégrer des trames vertes et bleues qui irriguent le territoire. Il est spectaculaire de voir se superposer dans la cartographie urbaine, ces nouvelles trames (parfois encore cachées comme dans le cas de cours d’eau enfouis), et le réseau des rues et des places que la seconde moitié du XXème siècle avait livrées à l’hégémonie de la voiture particulière. L’analogie biologique est saisissante, les veines et les artères doivent être débouchées, comme sur un grand corps malade.

La crise sanitaire nous a montré, si on l’avait oublié, que les hommes et leurs animaux domestiques n’étaient pas les seuls habitants des villes. Lors du premier confinement au printemps 2020, on entendait à nouveau les oiseaux et les images d’animaux à la conquête de l’espace urbain ont fait le tour des réseaux sociaux. À Lille et à Strasbourg, dans le cadre du programme Birds for change, des chercheurs expérimentent le recours à des oiseaux pour dépolluer l’espace urbain de plastiques, mégots, papiers, canettes… 

La ville biophilique est en marche et elle avance plus vite dans les villes moyennes que dans les métropoles où la pression foncière est maximale. Il y a quelque mois, j’animais un débat avec les élus du programme Action Cœur de ville où l’architecte, Dominique Perrault, le créateur de la Bibliothèque François Mitterrand elle-même dotée d’une petite forêt urbaine, présentait son « parking du futur » où des fermes souterraines, en hydroponie, remplaceront un jour prochain le rangement des voitures.  À Niort, un parc naturel urbain, créé à partir d’une friche industrielle, redessine la ville en l’ouvrant sur le parc naturel régional du Marais poitevin (notre photo).

Edward O. Wilson définit la biophilie « comme la tendance innée à se concentrer sur la vie et les processus biologiques ». La crise sanitaire nous a fait comprendre que nous avions besoin d’interaction avec la nature et de connexions émotionnelles au coin de la rue. Il est temps d’inventer cette nouvelle urbanité et de penser la ville du vivant.

Alertez les aînés ! On manque d’Ehpad et de professionnels du grand âge

(article paru sur Confinews, le 20 janvier 2021)

Un débat sur « la situation dans les Ehpad à l’issue des deux périodes de confinement de l’année 2020 » a été organisé récemment à l’Assemblée nationale. À cette occasion, la ministre déléguée chargé de l’Autonomie Brigitte Bourguignon a annoncé un plan d’investissement en faveur des Ehpad, doté de 2,1 milliards d’euros sur cinq ans, soit cinq fois plus que les volumes de subventions antérieurs. Sera-ce suffisant pour faire face à la déferlante qui s’annonce ? En 2019, la France comptait 1,5 million de personnes de 85 ans et plus. A l’horizon 2050, elles seront 4,8 millions. En 2016, près 7.500 Ehpad accueillaient plus de 600.000 personnes âgées. Selon le département des études du ministère de la solidarité et de la santé, à pratiques inchangées 108.000 seniors de plus sont attendus en Ehpad d’ici à 2030 (étude Drees décembre 2020). Parallèlement, plus de 800.000 personnes âgées en perte d’autonomie bénéficient des prestations d’un service d’aide et d’accompagnement à domicile.

Répondre aux besoins quantitatifs est nécessaire mais pas suffisant. Il est temps de repenser les modèles de prise en charge des personnes âgées dépendantes. Le modèle actuel des Ehpad a montré ses failles et doit évoluer. Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Non. Les créations d’Ehpad sont aujourd’hui contingentées par les A.R.S. et les collectivités locales interviennent en ordre dispersé avec des compétences éclatées entre les conseils départementaux et le bloc communal (communes et intercommunalités). L’étanchéité est tellement forte entre structures d’hébergement et soins à domicile que lors du confinement du printemps 2020, les familles qui avaient proposé de reprendre à leur domicile leurs aînés s’étaient heurtés à une menace de non-retour en Ehpad. Sortons de nos rigidités administratives et regardons ce qui marche dans d’autres pays. En Europe du Nord, ce sont la plupart du temps les mêmes structures locales qui gèrent l’ensemble des services au grand âge, à domicile et en établissement, facilitant la fluidité selon les besoins des aînés et des familles. Les réseaux de solidarité sont aussi plus actifs et prennent en compte l’ensemble des conditions de vie des aînés (lien social, culture, mobilité…). Les vieux ont droit de cité.

Un manque de personnel de plus en plus criant

L’évolution des structures et des politiques restera insuffisante si on ne promeut pas les métiers du “care“, du “prendre soin“. Selon le ministère des solidarités et de la santé, 830.000 équivalents temps plein sont employés auprès des personnes en perte d’autonomie. Mais, en 2019, 63 % des Ehpad déclaraient avoir au moins un poste non pourvu depuis plus de six mois. En France, le taux d’encadrement est de 0,6/1 contre 1,2/1 en Suisse. Et chez nous, l’absentéisme s’élève à 10 % avec un taux d’accident du travail deux fois supérieur à la moyenne nationale. Bien avant la pandémie, en 2017, un mouvement de grève s’était répandu dans les Ehpad, dénonçant le manque de personnel et les risques de maltraitance que cela pouvait entraîner. Le ministère des solidarités et de la santé avait alors diligenté plusieurs missions d’étude. L’ancienne ministre Myriam El Komri a remis un rapport au gouvernement en octobre 2019, prônant un plan de mobilisation nationale pour l’attractivité des métiers du grand âge. Elle proposait alors de lancer une campagne nationale de communication pour changer le regard de la société sur les personnes âgées et les métiers du grand âge aujourd’hui méconnus et dévalorisés et de refonder les filières professionnelles. Avec le surgissement de la pandémie, il ne s‘est rien passé car les priorités ministérielles vont à la gestion quotidienne de la crise sanitaire. La situation ne s’est guère améliorée et le problème reste entier. 

Bref, le diagnostic a été fait et les recommandations établies. Mais le pilotage par les services de l’État et les A.R.S. comme c’est le cas aujourd’hui ne marche plus. L’État ne pourra pas tout faire tout seul. Il est même le plus mal placé pour le faire. Sur ce sujet comme tant d’autres il est urgent de redonner l’initiative aux collectivités territoriales qui connaissent les besoins sociaux de leur territoire. C’est à l’échelle des bassins de vie qu’on pourra mieux gérer les politiques du “care“ en décloisonnant la gestion des structures d’hébergement et les services à domicile mais surtout en pensant la place de nos aînés dans notre société et la façon dont nous prenons soin d’eux, dans la proximité retrouvée. 

Quoi de neuf ? Ivan Illich, un prophète pour notre temps

Edgar Morin dit d’Ivan Illich que « c’est un extralucide, un type dont on se demande après coup comment il a pu interpréter ou réinterpréter des phénomènes qui se sont révélés exacts » mais il ajoute que cet « homme fut incompris au moment même où il aurait fallu le comprendre ».  Pour les moins de 50 ans qui ne connaissent pas Ivan Illich (1926-2002), la biographie que vient de lui consacrer Jean-Michel Djian, Ivan Illich, l’homme qui a libéré l’avenir (Éditions du Seuil), est éclairante et révèle l’actualité du personnage dans les temps de crise que nous vivons. 

Rappelons pour les plus jeunes qu’Illich est l’“inventeur“ de la convivialité, titre d’un livre qui a eu un énorme succès dans les années 1970, un concept fort d’organisation sociale dont, hélas, on a fait un mot passe-partout très affadi par rapport à la définition qu’en donnait Illich : « J’entends par convivialité l’inverse de productivité industrielle. Le passage de la productivité à la convivialité est le passage de la répétition du manque à la spontanéité du don. (…) La convivialité est la liberté individuelle réalisée dans la relation de production au sein d’une société dotée d’outils efficaces ». Vaste programme. Illich y fait l’éloge des communs, d’une économie informelle et solidaire, d’une société qui se construit à « échelle humaine ». 

Illich a durablement été influencé par Leopold Kohr, l’inventeur du concept du small is beautiful, popularisé par Ernst Friedrich Schumacher. À Cuernavaca, à 70 km de Mexico, il fonde dans les années 1960, le CIDOC, Centre interculturel d’information et de documentation, un creuset intellectuel fécond où sont remis en cause tous les dogmes du développement et de la société industrielle productiviste : perversion de la charité, aliénation des pauvres face à la contrainte des besoins, contre-productivité de l’école. Dans le dernier tiers du XXe siècle, Illich est un auteur prolixe que je vous invite à lire ou relire : La Convivialité, Libérer l’avenir, Une société sans école, Némésis médicale, H2O : Les Eaux de l’oubli, autant de titres qui sont des charges contre les évidences et les dogmes contemporains. Pour Illich, il faut retrouver le sens du réel : « La réalité sensorielle est de plus en plus recouverte par des injonctions programmées à voir, entendre, goûter. L’éducation à la survie dans un monde artificiel commence dès les premiers manuels scolaires, et finit avec le mourant qui s’agrippe aux résultats des examens médicaux qu’on lui a fait passer et de juge de son état qu’à travers eux. »

D’illich, Jean-Michel Djian écrit : « En faire un utopiste reste inapproprié. Ce n’est ni un idéaliste, ni un romantique, ni un candide, mais un authentique lucide. Un type pourvu d’un sixième sens prophétique, qu’il décide de cultiver avec ses semblables. La récolte a eu lieu, abondante. Des milliers de gens se sont régaler. Mais il n’y a pas eu d’horticulteur assez intrépide parmi eux pour replanter les pousses et voir le monde prendre une autre allure. » Pour Jean-Michel Djian, « La question reste d’abord de savoir pourquoi, malgré les crises climatiques, sanitaires, financières ou pétrolières à répétition, les appareils d’État sont dans l’incapacité politique de préparer les opinions à des bouleversements prévisibles ? Illich voit dans ce constat la confirmation que seul un imaginaire vernaculaire (linguistique ou foncier) est à même de fabriquer des solidarités agissantes pour contrer les méfaits avérés des bureaucraties démesurées et disproportionnées des États. C’est toute l’histoire des « communaux » qu’il revisite à la lumière de la dépossession par le marché des espaces communs à partir des hommes et des femmes ont édifié une sorte d’humanisme local irréductible à la propriété personnelle. » 

Djian montre aussi qu’Illich ne s’est pas fait l’apôtre de la décroissance dont il ne parle pas mais plutôt le prosélyte de l’ascèse, « seul état de conscience qui permet de goûter à la sobriété, d’éprouver la tempérance, de ressentir tous les bienfaits de l’altérité ». Le biographe dessine d’ailleurs les trait d’un être profondément spirituel dont la familiarité avec de grands mystiques médiévaux enrichit le portrait du penseur de la post-modernité, un homme intensément en phase avec le réel. « Seuls les bistrots sont encore capables de faire de la résistance au triomphe de l’ordre », disait Illich à Jean-Michel Djian, lors d’un entretien en 1999. Des propos qui résonnent étrangement à nos oreilles de prisonniers volontaires des confinements actuels. En attendant la réouverture des bistrots, lisez Djian et lisez Illich. 

Cimetières, des territoires qui parlent de nous

(Texte paru dans Confinews 10 novembre 2020)

Toussaint oblige, tournons le regard vers les cimetières. Ces territoires au milieu de nos villes ou en lisière de nos villages connaissent une mutation silencieuse pleine d’enseignements sur notre rapport à la mort : banalisation et développement exponentiel de la crémation, création de carrés confessionnels dans nos cimetières laïques, nouvelles pratiques funéraires.

Au-delà de la pandémie actuelle qui a déjà fait plus de 40.000 morts depuis mars 2020, il faut être conscient que le nombre des décès va atteindre des pics historiques dans les prochaines années avec la disparition programmée de la génération du baby-boom. En 2018, selon les chiffres de l’Insee, 614 000 personnes étaient décédées en France, près de 95 000 de plus qu’en 2010, du fait de l’arrivée des générations nombreuses d’après-guerre à des âges de forte mortalité. L’ancienne ministre en charge des personnes âgées, Michèle Delaunay, qui a consacré un essai aux baby-boomers[1], ces 20 millions de personnes nées entre 1946 et 1973, avertit : « La mort, si bien refoulée, cachée, institutionnalisée, éloignée, depuis un demi-siècle, va avoir grand mal à ne pas réclamer de retrouver sa juste place. Une augmentation de 25 % à 30 % du nombre de morts, portant à 2 000 le score quotidien, va avoir des conséquences matérielles majeures, mais plus grand encore sans doute sera l’impact psychologique ». 

Les trois temps de la mort, l’accompagnement du mourant, les obsèques et la période de deuil ont radicalement changé depuis quelques décennies. On meurt de moins en moins souvent à domicile, pas de veillée funéraire. En 2013, une étude des Pompes funèbres générales indiquait qu’en France sept familles sur dix recourent à des obsèques religieuses mais en cinq ans, entre 2008 et 2013, la proportion d’obsèques civiles étaient passées de 25 à 30%. Il y a fort à parier que cette tendance s’est encore accrue. 

La banalisation de la crémation, un bouleversement symbolique

Les pratiques mortuaires évoluent rapidement. En 1975, en France, on comptait sept crematoriums. En 2020, il y en a déjà plus de 180 et d’autres sont en projet dans les villes moyennes pour répondre à la nouvelle demande sociale. Une étude de la fondation PFG[2] montre que si 37 % des Français déclarent préférer l’inhumation pour leurs propres obsèques (41% en 2018), 62 % optent pour la crémation (59% en 2018). 

Pour François Michaud-Nérard, ancien directeur des Services Funéraires de la ville de Paris, « le développement de la crémation au détriment de l’inhumation n’est pas seulement un changement de technique, mais constitue est un vrai bouleversement rituel et symbolique. Cela participe d’un même phénomène qui lui est concomitant de l’émergence des contrats d’obsèques par lesquels les futurs morts choisissent eux-mêmes le devenir de leur corps après leur mort ; ce ne sont plus les conventions sociales qui définissent les obsèques, ni même les proches pour qui elles sont pourtant faites, c’est le futur défunt qui se projette dans sa propre mort. Dans ces conditions les obsèques modernes ne sont plus une aide pour les vivants sur le chemin du deuil mais c’est une mise en scène par le futur mort de sa future mort. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que le schéma temporel est bouleversé. »[3]

François Michaud-Nérard décrit cette approche anthropologique inédite du processus de crémation et de la place symbolique du mort : « On prend un corps de 80 kg, 90 % de ce corps vont se trouver dans des gaz évacués par la cheminée, il y a 2 à 3 kg qui vont être des déchets dans les systèmes de filtrations, et il va rester 2 kg qui vont être pulvérisés et versés dans un petit pot de deux litres. Il est essentiel pour le maître de cérémonie qui va diriger une cérémonie civile de préparer les membres de l’assemblée à faire passer ce défunt de 80 kg qui est dans le cercueil, qui est anthropomorphe à l’urne dans laquelle il va se trouver à peine deux heures plus tard ».

L’incinération reste interdite chez les musulmans et les juifs. Elle est généralisée chez les bouddhistes et hindouistes, autorisée chez les protestants depuis 1898 et chez les catholiques depuis 1963. La pratique était fréquente dans les premiers siècles du christianisme jusqu’à ce que Charlemagne l’interdise aux Saxons. Aujourd’hui donc, l’Église catholique romaine n’est plus opposée à la crémation. La congrégation pour la doctrine de la foi l’a rappelé dans une instruction[4] (Ad surgendum cum Christo – « Pour ressusciter avec le Christ ») publiée en 2016 : « l’Église ne voit pas de raisons doctrinales pour prohiber cette pratique. En effet, l’incinération du cadavre ne touche pas à l’âme et n’empêche pas la toute-puissance divine de ressusciter le corps ; elle ne contient donc pas, en soi, la négation objective de la doctrine chrétienne sur l’immortalité de l’âme et la résurrection des corps. L’Église continue d’accorder la préférence à l’inhumation des corps, car celle-ci témoigne d’une plus grande estime pour les défunts ; toutefois, l’incinération n’est pas interdite, « à moins qu’elle n’ait été choisie pour des raisons contraires à la doctrine chrétienne ».

En revanche, selon l’instruction romaine, « pour éviter tout malentendu de type panthéiste, naturaliste ou nihiliste, la dispersion des cendres dans l’air, sur terre, dans l’eau ou de toute autre manière, n’est pas permise » Retour au cimetière, au lieu de recueillement devant les cendres, columbariums ou jardins du souvenir où on aura pu disperser les cendres. La loi française interdit aussi la dispersion hors des cimetières. En conséquence, aujourd’hui en France, même les petits cimetières ruraux disposent fréquemment de colombariums pour accueillir les urnes funéraires et de jardins du souvenir pour la dispersion des cendres. 

Des carrés musulmans en nombre insuffisant

Autre évolution à bas bruit dans les cimetières français, la création de carrés confessionnels, principalement musulmans car l’islam recommande que les défunts musulmans soient inhumés dans un même lieu, la tête orientée vers la Mecque. 

Historiquement, il n’y avait que trois cimetières musulmans en France (hors cimetières militaires), dont deux sur l’île de la Réunion. Le troisième, issu d’un décret présidentiel de 1934, est situé dans la commune de Bobigny, en Seine-Saint-Denis. Un quatrième a été inauguré à Strasbourg en 2012, seul cimetière musulman public de France qui constitue une exception à la laïcité du fait du Concordat de 1801 resté en vigueur en Alsace-Moselle.  

Bien avant la loi de 1905, la République a laïcisé les cimetières : depuis la loi du 14 novembre 1881, les maires ont interdiction de diviser les cimetières communaux en parcelles correspondant chacune à un culte. Seules les tombes peuvent faire apparaître des signes particuliers propres à la religion du défunt. Dans son rapport public de 2004, le Conseil d’État rappelle d’ailleurs sans ambiguïté que « l’institution de carrés confessionnels dans les cimetières n’est donc pas possible en droit ». Pourtant, le ministre de l’Intérieur a trouvé un accommodement avec la laïcité dans une circulaire du 19 février 2008. « Il a habilement rappelé que tout maire a la possibilité de déterminer l’emplacement affecté à chaque tombe et donc de rassembler les sépultures de personnes de même confession, sous réserve que les principes de neutralité des parties publiques du cimetière et de liberté de choix de sépulture de la famille soient respectés », décrypte Me Philippe Bluteau, avocat spécialiste des collectivités territoriales, «  La doctrine de l’État est claire : le maire peut créer des carrés confessionnels, de fait, en veillant à ne pas le reconnaître ni matérialiser son existence ». Souvent une simple rangée d’arbres et le changement d’orientation des tombes et des allées différencient les carrés confessionnels musulmans et juifs des autres sépultures.

Actuellement en France, on compte une minorité de carrés musulmans dans les cimetières communaux ou intercommunaux et ce nombre s’avère de plus en plus insuffisant. Les premières générations d’immigrés musulmans maghrébins avaient coutume de prévoir leur inhumation dans leur pays d’origine, des accords étant d’ailleurs prévus, organisés et financés pour le retour des corps avec les pays d’origine. Les nouvelles générations de nos concitoyens musulmans demandent à vivre et mourir en France. La brusque augmentation des décès dus à la Covid-19 au printemps 2020, liée à la fermeture des frontières, a révélé un besoin criant de carrés musulmans. Récemment, un recensement a estimé à moins de 600 le nombre de cimetières disposant de carrés musulmans sur les 40 000 cimetières français, soit 1,5% des cimetières français respectant le rite religieux musulman. 

Dans une étude réalisée pour la Fondation des Services funéraires de la ville de Paris[5], Claudine Attias-Donfut du centre Edgar Morin rappelle que, pour les musulmans, « le principal problème qu’ils rencontrent en France pour le respect des prescriptions funéraires est celui de la durée limitée des concessions dans les cimetières, qui se heurte à l’interdiction d’exhumer les corps ». Heureusement, les pratiques évoluent et le respect dû aux morts n’interdit pas la création d’ossuaires pour les défunts musulmans. 

D’ailleurs, les carrés confessionnels musulmans évoluent aussi. Alors que dans les années 1970, ils reproduisaient souvent un modèle maghrébin, aujourd’hui, les tombes de granit poli et leur ex-voto ne les différencient guère des autres sépultures et il n’est pas rare d’y voir un port de chrysanthème au moment de la Toussaint. L’acculturation passe par le cimetière au moment où la célébration chrétienne de Toussaint devient une fête “laïque“ partagée par une majorité de Français, croyants ou non, pour la commémoration de leurs défunts.   


[1] Michèle Delaunay, Le Fabuleux Destin des baby-boomers Plon 2019

[2] Les pratiques funéraires des Français – Fondation PFG Octobre 2019

[3] Assises du Funéraire au Sénat en octobre 2016 organisées par CSNAF Chambre Syndicale Nationale de l’Art Funéraire qui regroupe les opérateurs et professionnels du secteur, réunissaient professionnels, responsables politiques et chercheurs en sciences sociales pour parler de la mort et du deuil.

[4] Instruction Ad resurgendum cum Christo sur la sépulture des défunts et la conservation des cendres en cas d’incinérationhttp://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_20160815_ad-resurgendum-cum-christo_fr.html

[5] Claudine Attias-Donfut ,“Construire sa mort ou la mort sublimée“. Étude pour la Fondation des Services funéraires de la ville de Paris, novembre 2015.