Mayotte demain, Singapour ou Haïti ?

(Article paru dans la lettre d’information Confinews de janvier 2025)

Beaucoup de nos concitoyens hexagonaux ont découvert Mayotte à l’occasion du dernier cyclone qui l’a frappée : politique de l’émotion, images terribles qui, hasard du calendrier, faisaient écho aux semblables et tragiques paysages tropicaux dévastés par le tsunami de décembre 2004 au nord-est de l’océan Indien. Écho aussi à la réouverture de Notre-Dame de Paris : « Nous reconstruirons Notre-Dame en cinq ans » ; « Nous refonderons Mayotte en deux ans ». Sauf qu’ici, il ne s’agit pas de reconstruire comme la cathédrale parisienne « à l’identique » car à la veille du cyclone Mayotte était déjà dans une situation catastrophique qu’un long aveuglement et le déni d’impuissance empêchent de voir en face.   

Il faut regarder Mayotte à la bonne échelle. Sa superficie est de 376 km2, trois fois plus petit que la Martinique, 15 fois moins que la Corrèze, département hexagonal moyen, et même deux fois moins étendue que la communauté d’agglomération de Tulle. Contrairement à ce que les images peuvent donner à voir, Mamoudzou n’est pas non plus la banlieue de Saint-Denis-de-la-Réunion. Situé à 8.000 km de la métropole, à l’entrée nord du Canal du Mozambique ce petit territoire composé de deux îles principales (Petite Terre et Grande Terre séparées par un bras de mer), vit à 67 km d’Anjouan (Comores), 300 km de Madagascar et à même distance des côtes africaines. Mayotte est plus proche de Zanzibar que de la Réunion distante de 1.400 km.

J’étais présent à Mayotte lors du précédent grand cyclone dévastateur Kamisy en 1984. Deux cyclones, deux époques, ou comment en quarante ans une île paradisiaque est devenue un enfer. 

En 1984, Mayotte était encore peuplée de quelques dizaines de milliers d’habitants, il n’y avait qu’un seul hôtel rudimentaire et le tourisme n’existait pas sur cette île pourtant splendide avec le plus grand lagon fermé du monde barrière de corail longue de plus de 160 km, avec sa petite préfecture coloniale construite par les Ateliers Eiffel, quelques pistes en terre et une poignée de légionnaires pour protéger une station d’écoute car, à l’entrée du Canal du Mozambique, Mayotte était une place stratégique. En 1984, l’île n’était reliée à la Réunion (et donc à la France) que par un vol bi-hebdomadaire de près de quatre heures. 

Un statut toujours contesté par le droit international

En 1984, la justice était encore rendue par des cadis sur ce territoire marqué par un matriarcat islamique singulier. Mayotte est alors appelée “l’île aux parfums“, ainsi nommée pour la production principale de l’ylang-ylang. Plus de 10 % de la production mondiale de cette fleur qui trouvait un débouché chez les parfumeurs européens qui depuis la départementalisation se tournent vers les autres îles des Comores et Madagascar plus entreprenantes. 

En 1984, un énième référendum (qui sera différé) était prévu à Mayotte pour confirmer le choix de Mahorais de rester français, choix exprimé une première fois en 1974 lors du référendum d’autodétermination organisé sous l’égide de l’ONU pour les quatre îles de l’Archipel des Comores. Le résultat global en avait été massivement indépendantiste (94,5 %), mais si le oui l’avait emporté à plus de 99 % à Grande Comore, Mohéli et Anjouan, le non résistait à 63 % à Mayotte. Le droit international affirmait l’intangibilité des frontières de l’archipel mais les Mahorais ont alors fait valoir leur histoire singulière, différente des îles sœurs : les femmes conduites par Zéna M’Déré et le mouvement dit des “chatouilleuses“ ont milité activement pour le rattachement définitif de Mayotte à la République française et Paris a répondu en dotant Mayotte d’un statut particulier. Un dernier référendum mahorais en 2009 scellera le destin français du territoire et Nicolas Sarkozy annoncera alors la création du 101e département français. 

Dès 1974, le statut de Mayotte a été contesté par l’Union des Comores, l’Organisation des Nations unies et l’Union africaine au nom de l’intégrité territoriale de l’archipel. Depuis 1975, l’Union africaine considère ce territoire comme occupé par une puissance étrangère (Résolution 3385 du 12 novembre 1975 des Nations Unies). Face à cettesituation, les responsables politiques français n’ont pas toujours été unanimes : en 1986, Jacques Chirac, Premier ministre de cohabitation (et candidat à la présidentielle) en visite sur l’île soutenait le projet de départementalisation. Il était alors en désaccord avec François Mitterrand qui, un mois auparavant, lors d’un dîner d’État, avait regretté le maintien de Mayotte en France, s’opposant à ce qu’elle devienne un département français.

Lutte « sisyphéenne » contre la submersion migratoire

On connaît la suite. Submersion migratoire en provenance des Comores et du continent africain jointe à une natalité débordante. En 2016, Le département de Mayotte battait son propre record annuel avec près de 10.000 naissances (9.514 officiellement au centre hospitalier de Mayotte dans l’obligation d’augmenter ses capacités d’accueil). 

Si à l’échelle de la France, Mayotte est un territoire très pauvre et 77 % de la population sous le seuil de pauvreté, son PIB est 7 à 10 fois plus important que dans les îles voisines. D’où l’irrésistible force d’attraction de ce territoire français dans son environnement régional. Avec une particularité : les immigrés sont principalement des femmes dont la fécondité est deux fois plus importante que celles des Mahoraises. 

En 2020, un rapport du Défenseur des Droits, Jacques Toubon, conclut qu’ « à Mayotte plus qu’ailleurs, il existe un écart immense entre les droits consacrés et ceux effectivement exercés. Les droits fondamentaux – droit à l’éducation, à la sûreté, à la santé, à vivre dans des conditions décentes – n’y sont pas effectifs. Le manque d’infrastructures en matière de soins et d’éducation notamment, le coût de la vie, l’insécurité et les crises sociales qui ébranlent régulièrement l’île nuisent à son attractivité. Mayotte semble enfermée dans un cercle de misère dont elle ne parvient pas à s’extraire ». Avec un avertissement : « la lutte contre l’immigration irrégulière risque de creuser les clivages et d’attiser les tensions sociales et, contrairement à ce qu’elle pourrait laisser croire, cette chasse d’allure sisyphéenne ne diminue pas la part des étrangers peuplant l’île. »

La Cour des comptes a aussi tiré le signal d’alarme. En 2016, son Premier président, Didier Migaud, faisait part de ses inquiétudes quant à la capacité du 101ème département français, « très différent des autres départements et régions d’outre-mer », de rentrer dans le droit commun. Selon Didier Migaud, « Outre l’explosion démographique et un taux de chômage très élevé (36,6 %), le PIB par habitant ne s’élève qu’à 7.900 euros, contre 31.500 euros au niveau national, les opportunités de développement économique sont rares » si on excepte l’aéroport de Dzaoudzi-Pamandzi et le port de Longoni. La Cour estime aussi que « la départementalisation aurait nécessité d’être mieux préparée et pilotée » avec une administration départementale aux effectifs pléthoriques, davantage consacrés à son fonctionnement qu’à ses missions. George Pau-Langevin, alors ministre des outre-mer, répliquait alors que le plan « Mayotte 2025 » du gouvernement de Manuel Valls était à la hauteur « pour permettre à Mayotte de répondre aux défis considérables qui se posent pour qu’elle puisse devenir un département comme les autres ». Hélas, nous voici en 2025 et le rattrapage annoncé n’a jamais été à la hauteur des annonces parisiennes et du défi démographique local.

De crise en crise, le spectre d’une dérive « haïtienne »

Résultat : les équipements scolaires sont insuffisants. Les écoles primaires battent des records de densité d’élèves. Pour faire face on organise des rotations de classe, il y a les élèves du matin de 7h à 12h15 et ceux de 12h à 17h45 qui se partagent les mêmes salles de classe. En 2018, la ministre des outre-mer Annick Girardin déclarait que « pour être au rendez-vous, il nous faudrait créer une classe par jour » et Ibrahim-Amedi Boinahery, alors président de l’Association des maires de Mayotte avertissait « Les établissements sont surchargés et ce sont des poudrières ».

Mayotte avance de crise en crise. La pénurie d’eau due à la sécheresse et à des infrastructures sous-dimensionnées entraîne des mesures de rationnement. Cette crise a commencé en 2016, accentuée par la surpopulation, la déforestation incontrôlée. Lors du dernier congrès des maires en novembre 2024, Ibrahim Aboubakar, directeur général des services du syndicat Les Eaux de Mayotte, expliquait qu’ « en 2023, l’aggravation de la situation a conduit à des privations d’eau de la population allant jusqu’à 54 heures par semaine, c’est-à-dire deux jours et demi par semaine. 30% des personnes vivant sur le territoire, pour des raisons diverses et variées, ne sont pas raccordées au réseau d’eau. »

À la veille du cyclone, des solutions étaient envisagées avec un mix hydrique, forage, retenues collinaires, et dessalement. Le gouvernement avait même validé une deuxième usine de dessalement mais cela fait débat. Le lagon, trésor de biodiversité, est classé dans un parc naturel marin à haute valeur environnementale et aux enjeux de multiples usages (pêche, trafic maritime, activités de loisirs…). Installer une usine de dessalement dans une zone fermée constitue un énorme risque à cause des rejets massifs de saumure dans le lagon. Par ailleurs, dessalement industriel est très gourmand en énergie et Mayotte n’a pas aujourd’hui la capacité électrique de produire cette eau dessalée. L’électricité à Mayotte est constituée à 95 % d’électricité produite par des moteurs Diesel ; la part d’énergies renouvelables est de 5 %, (chiffre stable depuis 2013). « L’eau produite sera hors de prix, dans un territoire où 70% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté », prévient la députée Estelle Youssouffa.

Crise sécuritaire aussi qui fait craindre que, demain, Mayotte soit comparable à Haïti après le tremblement de terre de 2010. La violence est attisée par les dakous, bandes de jeunes délinquants déscolarisés qui volent et n’hésitent pas à caillasser les véhicules des gendarmes et à terroriser la population. « Mayotte est devenue un territoire de peur, de traumatisme et de deuil », constatait Madi Madi Souf, maire de Pamandzi et président de l’association des maires de Mayotte en octobre 2022, déplorant des « agressions de bandes de délinquants, souvent mineurs, qui sèment la terreur en toute impunité. Mayotte, avec plus de cinq homicides par an pour 100 000 habitants, a le triste record des assassinats en Europe ».

Depuis 2022, des bus scolaires, les véhicules transportant le personnel soignant et même les centres de santé sont régulièrement pris pour cibles. Dès la tombée de la nuit, un couvre-feu tacite s’impose sur l’ensemble du territoire.  Début 2024, le taux d’occupation de l’unique centre pénitentiaire de Mayotte était de 245 % (contre 119 % en moyenne française). En septembre, il a fallu l’intervention du GIGN pour mâter une émeute. Et la situation des centres de rétention n’est guère meilleure.

Les Comores font la sourde oreille à la reprise des clandestins car les Comoriens se disent chez eux à Mayotte. En 2018, le président Azali Assoumani déclarait que pour lui un Comorien n’est pas en terre étrangère à Mayotte : « Il n’y a pas de Comoriens illégaux à Mayotte. Il y a un problème de fond. Je n’accepte pas qu’un Comorien à Mayotte soit refoulé en tant qu’étranger ». 

Mayotte, zone franche

Les problèmes de Mayotte sont-ils solubles dans le programme de refondation annoncée par Paris ? Le nouveau ministre des outre-mer, Manuel Valls assure : « Nous ne laisserons pas Mayotte redevenir une île bidonville ». Pourtant, l’habitat en bois sous tôle a déjà été reconstitué sans attendre la reconstruction officielle promise par Paris et on se souvient de l’échec des opérations d’éradication « Wuambushu » de l’ancien ministre de l’intérieur Gérald Darmanin. D’autant qu’il n’y a pas eu d’offre alternative. En 2023, on a livré 113 logements sociaux sur le territoire.

Le plan « Mayotte debout » annoncé par le Premier ministre François Bayrou prévoit que Mayotte devienne « zone franche globale exemptant toutes les entreprises pour une durée de cinq ans, pour relancer une économie sinistrée et passer d’une économie souterraine à une économie déclarée ». Concrétisé par un projet de loi adopté dès le 8 janvier, il sera assurément voté dans un élan unanime des élus de la Nation. Mais ne s’agit-il pas davantage d’un amortisseur social que d’un levier de développement ? 

Cette notion de zone franche est emblématique dans l’océan Indien. C’est la création d’une vaste zone franche, sur le modèle singapourien, qui a permis le décollage économique de l’île Maurice dans les années 1980. Encore faut-il réunir les conditions du développement. Les entreprises mahoraises bénéficiaient déjà d’allégements de charge sans réels effets sur le développement économique du territoire et Mayotte n’est pas actuellement en capacité d’accueillir des investisseurs internationaux pour exporter.

Économie informelle, surpoids de l’emploi public, la situation de Mayotte ne la prédispose pas à l’agilité économique. Certes, depuis 2014, la France a obtenu pour Mayotte un statut de région ultra périphérique (RUP) de l’Union Européenne et bénéficie des fonds européens structurels et d’investissement mais cela ne suffit pas. Mayotte a une économie de comptoir avec des importateurs distributeurs en situation de monopole. La quasi-totalité des biens disponibles à Mayotte sont importés. Les prix sont encore plus élevés que dans les autres départements d’outre-mer, notamment à cause des sur-rémunérations de fonctionnaires qui déstabilisent l’économie locale. 

Mayotte « bénéficie » d’une armature administrative hors-pair. Pour paraphraser une publicité automobile, « elle a tout d’une grande ». Dotée des compétences départementales et régionales, Mayotte dispose de tous les services de l’État déconcentrés : Rectorat, Agence régionale de santé, Direction territoriale de la police nationale (DTPN), Commandement de gendarmerie, tribunaux administratif et judiciaire, Direction de l’environnement, de l’aménagement, du logement et de la mer, Direction de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités, Direction régionale des finances publiques, Direction des affaires culturelles, Direction de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt, Centre universitaire de formation et de recherche.

Cette structuration publique est-elle un frein ou un levier pour refonder durablement Mayotte ? L’État ne peut pas tout. Il faut que les acteurs économiques mahorais portent eux-mêmes le développement de leur territoire. Hélas, beaucoup des jeunes Mahorais les mieux formés préfèrent travailler en métropole ou à la Réunion et devenir fonctionnaires. 

Les femmes mahoraises seront-elles l’avenir de Mayotte ? Parmi les diplômés âgés de 20 à 29 ans, elles sont désormais majoritaires. C’est à cette génération de femmes de donner raison à leurs devancières « Les Chatouilleuses » qui se sont battues que Mayotte reste française et de gérer l’héritage. Elles doivent être conscientes que le salut socio-économique de Mayotte ne viendra pas durablement des transferts de la Métropole et de l’emploi public. Les zones franches nécessitent un affranchissement des esprits. À cette génération de femmes mahoraises bien formées d’écrire une nouvelle page d’histoire en prenant le pouvoir et en inventant un modèle de développement, adapté au contexte géographique, économique et culturel.

La grande pitié des églises de France

L’arbre de la restauration de Notre-Dame ne doit pas cacher la forêt de la misère des églises de France. L’Observatoire du patrimoine religieux a recensé 74.100 édifices religieux, essentiellement catholiques. Plus de 42.000 églises sont ouvertes au culte, réparties dans les 35.000 communes de l’Hexagone et des outre-mer. Tout le territoire national est concerné. On compte seulement moins de 650 communes sans église[1]. Seulement 15.000 édifices religieux bénéficient d’une protection au titre des monuments historiques et peuvent avoir accès aux financements d’État, hélas pas toujours suffisants pour faire face aux travaux nécessaires à leur réhabilitation. Les autres édifices, notamment les églises communales non classées ou inscrites aux monuments historiques, ne peuvent compter que sur le budget de leur commune et sur la générosité publique.

Quel est l’état de ce patrimoine religieux ? La grande majorité des églises sont mal entretenues et surtout souffrent d’un entretien irrégulier. C’est d’abord une question de moyens pour les communes dont l’immense majorité sont des communes rurales ; en France, plus de 90 % des communes ont moins de 3 500 habitants (plus d’un tiers de la population vit dans ces communes rurales, un autre tiers vit dans des communes de 10 000 à 50 000 habitants ; 45 communes seulement ont plus de 100 000 habitants et représente environ 15 % de la population). C’est ensuite, un choix entre des priorités ; faute d’entretien permanent quand un chantier de restauration s’impose, il coûte en moyenne 1,5 million d’euros, de quoi dégager des moyens pour réaménager la voirie communale ou se doter d’une piscine municipale. Enfin, la chute de la pratique religieuse jointe aux très faibles périodes d’utilisation cultuelle n’incite guère les élus locaux à arbitrer en faveur de ces édifices.

La grande pitié, selon Maurice Barrès

Plusieurs rapports parlementaires récents ont décrit la situation précaire, voire alarmante du patrimoine religieux. C’est toujours la même misère des églises de France, celle que Maurice Barrès appela au début des années 1900 La grande pitié des églises de France, titre d’un livre[2] qui résumait son combat, au lendemain de la loi de 1905, pour la défense du patrimoine religieux en péril. 

Barrès marchait dans les pas de Victor Hugo qui, jeune écrivain, avait déjà dénoncé en 1832, l’abandon et la destruction des monuments religieux dans un plaidoyer ardent, Guerre aux démolisseurs[3]. Barrès batailla, prit à témoin l’opinion publique dans une longue campagne de presse et, député de Paris, porta le fer dans les débats parlementaires. Il conclut un de ses grands discours au Palais-Bourbon par cette formule : « L’église n’est pas un bibelot. Elle est une âme qui contribue à faire des âmes. » Barrès trouva à la Chambre un allié inattendu, Marcel Sembat, alors député socialiste de la Seine. Le combat de Maurice Barrès porta des fruits. En 1905, seulement 909 églises étaient protégées car classées monuments historiques[4] et de 1906 à 1914, 2.080 édifices supplémentaires, essentiellement religieux, furent classés. Le 10 juillet 1914, trois semaines avant le déclenchement de la Grande Guerre, la Caisse des monuments historiques était créée.  

Barrès a su mobiliser l’opinion publique et les élus de la République pour la préservation des édifices religieux. Il plaidait pour la préservation de l’ensemble du patrimoine, pas seulement de quelques spécimens les plus beaux. Aujourd’hui, le problème reste entier comme on a pu le constater quand l’ancienne ministre de la culture, Roselyne Bachelot, lors de la promotion de son livre 682 jours[5], qui retrace ses deux années au ministère de la culture, laissa entendre que certaines églises françaises du XIXe siècle n’avaient pas un « grand intérêt » et pourraient être détruites. Son propos déclencha de vives réactions, même si elle avait pris soin d’écrire que « la protection du patrimoine est sans doute un des enjeux citoyens les plus périlleux qui nous guettent car elle touche à notre histoire personnelle intime et à l’idée que nous nous faisons de notre roman national et de notre destin collectif ». Touche pas à mon église ! Les Français entendent rester à l’abri de leur clocher.

La gestion publique des églises n’est pas un long fleuve tranquille. Le débat, voire la polémique, dans la France laïque du XXIe siècle n’oppose plus cléricaux et anticléricaux. Il porte sur les budgets de restauration et la protection des œuvres, sur les conditions d’utilisation des églises à des fins culturelles. Des controverses apparaissent sur de nouveaux usages ou lors de ventes et transformations d’églises qui ont perdu leur destination cultuelle, leur dimension sacrée diraient certains, ce qui nous oblige à réfléchir sur la définition de ce mot et sur notre rapport au sacré.

Patrimoine cultuel ou culturel dans une société post-chrétienne 

L’onde de choc de l’incendie de Notre-Dame de Paris en avril 2019 a montré que l’engouement des Français pour le patrimoine religieux, essentiellement catholique, ne se limitait pas aux seuls chrétiens, pratiquants ou non. « À la fois composante structurelle des paysages et de l’identité des territoires et élément de mémoire de la communauté locale, ce patrimoine est un point de repère dans l’espace et dans le temps. Il s’agit donc d’un véritable bien commun, visible et accessible par tous, dont la valeur n’est pas seulement spirituelle, mais aussi historique, culturelle, artistique et architecturale. Sa valeur repose aussi sur l’usage qui en est fait. Il possède une dimension fédératrice », écrivent deux sénateurs, Pierre Ouzoulias, élu communiste des Hauts-de-Seine, ancien conservateur du patrimoine au ministère de la Culture et Anne Ventalon, élue apparentée Les Républicains de l’Ardèche, auteurs en 2022 d’un rapport sur l’état du patrimoine religieux[6].

Aujourd’hui, les catholiques pratiquants du dimanche représentent selon différentes enquêtes entre 2 à 6 % de la population. Pour Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion à l’institut Ifop, « nous assistons désormais à l’achèvement de ce long processus. La matrice, qui a profondément structuré la société française, connaît sa dislocation finale. Cela marque la fin du duopole, dont la tension organisait la société, constituée du catholicisme d’un côté et de la matrice républicano-laïque de l’autre. Nous assistons à l’émergence d’un nouveau monde. Cette rupture historique, en seulement une à deux générations, est vertigineuse car nous devons désormais penser l’avenir en dehors de ce schéma structurant ».

Dans un livre prophétique, au tournant du millénaire, Mgr Hippolyte Simon, alors évêque de Clermont-Ferrand, annonçait : « Il faut se préparer à vivre durablement dans un pays très largement pluraliste du point de vue religieux[7] ».  Un constat sans appel : En 1961, 92 % des Français étaient baptisés ; en 2012, c’est encore vrai pour 89 % d’entre eux, mais ce sont les plus de cinquante ans. En 1961, 25 % des baptisés allaient à la messe chaque dimanche ; en 2012, 5 %. Seulement. Les Français de moins de trente ans sont, dans leur majorité, nés en dehors du catholicisme. « Ainsi aura-t-il suffi de deux générations pour en finir – du moins, encore une fois, si rien ne change – avec une tradition plus que millénaire », concluait l’évêque en s’interrogeant : « Que deviendra notre culture, s’il est vrai qu’elle a été façonnée par quinze siècles de christianisme ? Que deviendront, en particulier, les idées – centrales – concernant l’unité du genre humain et la transcendance des personnes, qui font partie du cœur même de la révélation judéo-chrétienne ? »

La sécularisation des sociétés occidentales est accomplie, sécularisation dont Marcel Gauchet livre la définition suivante : « un monde fonctionnant entièrement en dehors du religieux comme principe régulateur, et où la croyance, de ce fait, devient une option privée parmi d’autres ». 

Des déserts religieux comme les déserts médicaux

La chute générale de la pratique religieuse dominicale parmi les catholiques se cumule dans les communes rurales avec le vieillissement de la population et la diminution du nombre d’habitants. Les bancs des églises restent vides pour la messe si toutefois il reste un prêtre pour la célébrer. Comme il y a en France des déserts médicaux, il y a des déserts religieux. Ici, ce ne sont pas les médecins qui ont disparu mais les curés qui étaient en charge depuis des millénaires de la santé des âmes. Exemple concret de l’extinction de cette civilisation paroissiale : quand Mgr Jean-Paul James a succédé au cardinal Jean-Pierre Ricard comme archevêque de Bordeaux en 2020, ce diocèse, recouvrant le territoire du département de la Gironde (1,5 million d’habitants), comptait 593 paroisses et encore 230 prêtres dont près de la moitié avaient plus de 75 ans. Dans ce diocèse, les prêtres de moins de 40 ans sont seulement une petite trentaine. Sachant qu’il y a en moyenne une ordination par an, on peut calculer qu’il aura dans vingt ans moins de cinquante prêtres pour les paroisses de Gironde. Le séminaire de Bordeaux a d’ailleurs fermé ses portes en septembre 2019 ; les rares séminaristes sont désormais regroupés à Toulouse.

À l’image de la République qui a créé des intercommunalités et incite aux fusions de communes en « communes nouvelles » (34 945 communes au 1er janvier 2023), l’Église de France ne cesse de se réorganiser depuis cinquante ans. Dans la terminologie de l’Église de France, on appelle cela le renouveau paroissial, doux euphémisme pour cacher un krach général en nombre de pratiquants et de prêtres.

Toutefois, si la pratique régulière a chuté, une forte majorité de Français veulent encore pousser la porte des églises pour les grands événements personnels, familiaux, mariages et enterrements, ou collectifs, messes de minuit, fêtes votives, pèlerinages, ostensions de reliques, qui alimentent une piété populaire qui connaît de nouvelles expressions. « La hausse de la désaffiliation religieuse ne correspond pas forcément à une hausse de l’athéisme et de l’incroyance, estime Guillaume Cuchet, le devenir de ces désaffiliés, qui continuent d’être traversés par des questions spirituelles, constitue d’ailleurs une inconnue fondamentale[8]. » Aujourd’hui, dans notre pays, ce rapport au religieux ne se fait pas au seul bénéfice de l’Église catholique. Dès lors peut-on imaginer de nouveaux usages partagés avec d’autres églises chrétiennes, d’autres rites et mouvances spirituelles, dans les églises dont, jusqu’à aujourd’hui, la loi de 1905 a donné le monopole au clergé affectataire ? 

L’avenir des églises de France ne dépend pas seulement des seuls fidèles pratiquants. D’ailleurs, l’histoire montre que les grands ancêtres qui ont sauvé le patrimoine religieux depuis près de deux siècles, les Prosper Mérimée, Victor Hugo ou Maurice Barrès, n’étaient pas catholiques pratiquants. On observe aussi au fil du temps un catholicisme patrimonial, forme particulière du catholicisme identitaire qui n’est pas nouveau. 

Paradoxe, quand il s’agit de fermer une église ou de la vendre, les catholiques pratiquants sont beaucoup plus détachés que les non pratiquants. Ces derniers ont un rapport plus fort au sacré du lieu que les premiers dont la foi n’est pas assignée à résidence. Dans la France de tradition catholique, cette évolution heurte les habitants concernés par de tels projets. Que faire des églises désaffectées dont l’entretien pèse lourd dans les budgets communaux ? Paradoxalement, en confiant la propriété des églises et chapelles aux communes, la loi de Séparation de 1905 a contribué à la sauvegarde de ce patrimoine. L’Église n’aurait jamais pu entretenir et restaurer ces bâtiments historiques sur ses fonds propres et d’aucuns trouvent d’ailleurs que la situation de simple affectataire est confortable. Dans les pays où l’Église est propriétaire des églises, on a moins d’état d’âme à les fermer et à les vendre. Finalement, la laïcité à la française a créé une exigence réciproque entre les autorités civiles et religieuses, une obligation de dialogue et de réponses concrètes sous l’œil attentif de la population, fidèles catholiques plus ou moins pratiquants, comme pour ceux qui ne vont pas à la messe mais veulent garder « l’église au milieu du village ». 

Le signe et la trace.

Le sort des églises qui restent ouvertes au culte invite aussi à de nouveaux usages culturels : concerts, expositions, parcours touristiques et historiques. Les églises de France ne sont pas des bâtiments vides. En dehors du patrimoine bâti, les statues, tableaux, tapisseries, grandes-orgues, et autres objets mobiliers enrichissent ce patrimoine. Le ministère de la culture estime que plus de 80 % des 300 000 objets mobiliers classés ou inscrits au titre des monuments historiques sont des objets religieux, généralement conservés dans les églises paroissiales. Ce qui fait dire à l’association La Sauvegarde de l’Art Français que les églises sont « le plus grand musée de France », thème d’une campagne de fonds pour la restauration d’œuvres d’art.

Toutefois la crainte des vols et d’actes de vandalisme entraîne la fermeture d’un grand nombre d’églises en dehors des moments de célébration. Comment sécuriser les édifices cultuels ? Les curés sont souvent réticents à l’installation de caméras de vidéosurveillance dans leur église, qu’ils estiment en contradiction avec les valeurs d’accueil inconditionnel et de confidentialité liées à l’espace religieux.

En ville, les églises restent des lieux ouverts à tous, des oasis de silence dans l’agitation urbaine, mais ces ERP (établissements recevant du public) d’un genre particulier doivent se conformer à des normes de sécurité, alarmes incendie, issues de secours… 

Derrière l’épaisseur de leurs murs souvent millénaires, les églises restent des lieux d’asile. Ce sont des asiles d’un genre inédit quand, dérèglement climatique oblige, des curés veulent en faire des « îlots de fraîcheur » lors des canicules estivales en accueillant des personnes âgées vulnérables auxquelles sont proposées des activités récréatives. Ce sont aussi des lieux d’asile plus classiques qu’on croyait oubliés où l’Église exerce son devoir d’hospitalité. En décembre 2023, l’église du Saint-Sacrement située dans le 3ème arrondissement de Lyon accueillait chaque soir une cinquantaine de jeunes migrants isolés qui campait dehors depuis des mois. L’église reste au milieu du village ou du quartier, témoin et actrice de la vie sociale, de ses transformations. 

La chute de l’affiliation religieuse ne doit pas être assimilée à un effondrement de l’aspiration spirituelle qui est une dimension essentielle de l’être humain. La religion n’en est que l’expression sociale. Mais aujourd’hui l’élan spirituel s’exprime plus souvent hors du cadre religieux. Beaucoup de nos contemporains n’ont bénéficié d’aucun éveil spirituel. Les discours dominants de notre société sécularisée ont coupé les ponts avec l’intime et le mystère de la vie. Aujourd’hui des chercheurs de Dieu sans culture religieuse visitent les églises sans en avoir la moindre compréhension, seulement une émotion qui demande à être accompagnée. Les conservateurs de musée expliquent qu’il faut décrypter les grands tableaux d’art sacré chrétien comme des œuvres exotiques aux références inconnues. La référence d’aujourd’hui, c’est davantage Game of thronesque la décollation de Jean-Baptiste. En visitant une église, les visiteurs découvrent un univers certes visible mais illisible pour eux. Victor Hugo comparaît Notre-Dame de Paris à un grand livre de Pierre. Les églises de France constituent donc une immense bibliothèque spirituelle mais nous sommes devenus des illettrés et devons réapprendre ensemble à lire, et surtout apprendre à écrire le récit d’une nouvelle aventure de la vie retrouvée dans toutes ses dimensions.

La situation des églises de France témoigne d’un passé qui ne passe pas, d’un présent fragile, complexe et d’un futur qui appelle une fidélité à ce patrimoine. Le blanc manteau d’églises du moine Glaber est toujours là. Signe et trace. La trace, pierre vivante ou pierre morte que la vie a quitté mais qui reste encore visible ou quelque chose à suivre à la trace, qui montre une piste, un chemin ? Une empreinte du sacré ? Quelque chose qui vient de loin. Dans le dernier texte qu’il a écrit, Antoine de Saint-Exupéry lançait un appel qu’il nous faut entendre aujourd’hui, plus que jamais : « il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous[9]. »


[1] C’est le cas de communes marquées par le protestantisme près des frontières suisse et allemande, ou dans le Dauphiné. D’autres ont perdu leur église démolie au XIXème siècle parce que trop vétuste. Parmi ces 650 communes, 600 ont moins de 500 habitants.

[2] Maurice Barrès, La grande pitié des églises de France (première édition chez Émile-Paul frères, en 1914, édition définitive, Plon 1925). Texte introduit et établi par Michel Leymarie et Michela Passini, Presses Universitaires du Septentrion, 2012.

[3] « Victor Hugo en colère. Contre les démolisseurs, pour le patrimoine : le premier plaidoyer pour Notre-Dame et la sauvegarde des monuments », Éditions de la Revue des Deux Mondes, 2019.

[4] On compte, à la Séparation, 36.582 églises et chapelles paroissiales et 6.900 chapelles de secours : Jean-Michel Leniaud, Les archipels du passé. Le patrimoine et son passé, Fayard 2002, Cf. également Jean Aubert, « La Séparation des Églises et de l’État et ses conséquences sur les collections publiques », dans Les dépôts de l’État au XIXe siècle, cité par Michel Leymarie et Michela Passini en introduction de l’édition La grande pitié des églises de France, op.cit.

[5] Roselyne Bachelot, 682 jours, le bal des hypocrites, Plon 2023.

[6] Rapport du Sénat au nom de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication par la mission d’information relative à l’état du patrimoine religieux, par M. Pierre Ouzoulias et Anne Ventalon, juillet 2022.

[7] Hippolyte Simon, Vers une France païenne. Éditions du Cerf 1999, 2ème édition 2019 avec une préface de François Taillandier

[8] Guillaume Cuchet, opcit.

[9] Antoine de Saint-Exupéry, « Lettre au général “X“ » écrite à La Marsa, près de Tunis, en juillet 1943, in Un sens à la vie, Gallimard, 1956.

La hiérarchie des métiers territoriaux renversée par l’intelligence artificielle

(Article paru dans la lettre d’information Confinews de mai 2024)

C’est une étude passionnante sur l’impact de l’intelligence artificielle (I.A.) générative sur le personnel des collectivités territoriales qui vient de paraître. Dans le cadre d’un projet collectif à la Ville de Lyon portant sur les enjeux de l’I.A., des élèves de l’INET (Institut national d’études territoriales) ont produit une cartographie des métiers concernés par cette évolution. Leur cartographie est fondée sur la méthodologie de l’Organisation mondiale du travail (O.M.T.) faisant référence aujourd’hui pour analyser les effets de l’I.A. sur les ressources humaines.

Près la moitié des postes de la commune sont concernés par des évolutions potentielles induites par l’I.A. générative. La cartographie montre qu’au moins 25 % des tâches des métiers exercés par les agents peuvent être effectuées, en totalité́ ou en partie, par l’I.A. générative. Les filières administrative (plus de 70 % concernées et très concernées) et culturelle (près de 60 %) sont les plus impactées. Rien d’étonnant car cela correspond à la capacité́ de l’I.A. générative pour effectuer des tâches de métiers de bureau ou de création, plutôt que des tâches manuelles. Le nombre d’agents dans tous les services ressources et administration est appelé à fortement diminuer. 

Le changement à venir risque d’avoir l’effet d’une tornade dans les services financiers, la commande publique, la gestion de l’état civil, les directions des ressources humaines, et tous les emplois de bureau. L’arrivée de l’I.A. générative est une révolution par rapport à laquelle la généralisation de l’informatique dans les années 1990 laissera le souvenir d’une aimable réformette.

Faut-il avoir peur de ce grand remplacement par la machine ? Quelles fonctions occuperont demain les agents communaux ? Même si de plus en plus de tâches peuvent être automatisées, les métiers de services et d’exécution seront les grands gagnants de la révolution de l’I.A.. Cela tombe bien car on a besoin de recruter dans ces secteurs : métiers de l’aide à la personne, de la crèche à l’EHPAD, restauration, métiers des espaces publics, jardiniers, voirie. Tous ceux qui prennent soin des autres et de notre environnement. Tant de métiers « naturellement humains » qui n’étaient jugés « essentiels » que le temps d’une crise sanitaire, mais qui pourraient bien demain être mieux reconnus car irremplaçables. 

Pour télécharger l’étude : https://inet.cnfpt.fr/sites/default/files/2024-04/Cartographie_metiers_concernes_IA.pdf

Quand Soljenitsyne parlait à Pivot de la démocratie locale

 En novembre 1998, Bernard Pivot rejoint Alexandre Soljenitsyne à Moscou pour un dernier entretien. L’écrivain de retour en Russie revient sur ses 20 années d’exil. Pivot l’interroge sur la démocratie. « Au niveau local, la démocratie est réalisée en Occident », répond Soljenitsyne.

Bernard Pivot : Voici votre définition de la démocratie : « J’entends la démocratie comme la gestion effective du peuple par lui-même, de la base au sommet, tandis qu’eux l’entendent comme une gestion exercée par la classe instruite ». Une sorte d’autogestion ? Est-ce que ce n’est pas une sorte d’utopie politique ? 

Alexandre Soljenitsyne : Non seulement ce n’est pas une utopie, c’est le seul jugement convenable. Je considère qu’en Occident, j’ai beaucoup critiqué les gouvernements occidentaux mais pas précisément au niveau local. Au niveau local, la démocratie est réalisée en Occident et la population le sent. Si on parle au niveau de toute la nation, le régime où on n’entend pas la voix du peuple mais la voix de la presse n’est pas la démocratie. Une nation où il n’y a pas de mouvement du peuple mais seulement l’agitation des partis, ce n’est pas une démocratie. Le régime où le président et les législateurs sont élus grâce à la puissance de l’argent et non par une détermination et par la libre opinion du peuple, ce n’est pas la démocratie. Je l’ai dit à plusieurs reprises : la démocratie chez nous n’a pas commencé. Nous sommes sortis du communisme pour entrer aussitôt dans l’oligarchie, l’oligarchie criminelle. Donc, c’est la ruée des filous, des communistes et les pires des communistes ne sont pas ceux qui se frappent la poitrine avec Zuganof pour dire qu’ils veulent ramener le pouvoir soviétique. Les pires, ce sont ceux qui ont jeté leur carte du parti, et qui, masqués, ruinent le peuple, notre État, organisent les élections et se font passer pour des démocrates. 

Bernard Pivot : Pour vous, quel est le pays le plus démocratique dans le monde ? 

Alexandre Soljenitsyne : Je ne peux pas émettre de jugement là-dessus. Je dirai autrement : je considère qu’en Occident dans les pays où j’ai vécu, en Suisse et aux États-Unis, j’ai visité la France, et j’ai pu observer à quel point l’auto-administration locale marche bien. Et c’est cela pour moi la démocratie. En ce qui concerne la vie parlementaire, les partis, les factions représentées dans les assemblées, ce n’est pas cela la démocratie. Ça, c’est de l’agitation de parti. Un député du Parlement ne doit pas obéir aux instructions du parti. Il ne faut pas que les mandats qu’il reçoit soient impératifs. Moi, je refuse de considérer cela comme de la démocratie. La démocratie, c’est quand le législateur sent un contact direct avec ses électeurs, quand le parlementaire entend ses électeurs et uniquement ses électeurs et pas ce que les chefs du parti lui disent de faire. Ça, ce n’est pas la démocratie, l’esprit de parti est déjà une substitution à la démocratie. Ce qui nous menace aujourd’hui, c’est une substitution encore plus grave et plus globale : on est en train de préparer un gouvernement mondial. Vous croyez que ce sera un gouvernement démocratique, ce sera une maladie de l’humanité. À ce niveau élevé, il n’est pas possible d’écouter la voix du peuple. On nous prépare un troisième étage de démocratie tout à fait négatif. […]

Bernard Pivot : Vous arrive-t-il de réfléchir à ce que sera le XXIe siècle et, si oui, comment le voyez-vous ?

Alexandre Soljenitsyne : Je pense avec tristesse qu’au XXIe siècle l’humanité va rencontrer de nombreuses tragédies, plus peut-être qu’au XXe siècle. Ce qui me paraît le processus le plus dangereux a déjà commencé. C’est que le type culturel de l’homme tel que nous sommes habitués à le connaître depuis des siècles, sous nos yeux, commence à dégénérer en un type “technovélique“. C’est une transformation technologique qui risque de devenir biologique. L’homme a toujours été le sujet de l’histoire et aujourd’hui, il ne transforme en un copeau du progrès technique. 

Le progrès technique, durant des siècles, avait toujours eu tendance à entamer la nature et maintenant il commence à entamer la culture et l’homme. Cet élément technique enlève à l’homme sa personnalité et son âme. C’est une transformation psychologique terrible. 

Sous nos yeux, nous perdons la réflexion, la concentration. Au lieu de cela, nous avons un torrent d’informations qui remplace la vie de notre âme. Regardez : la vie contemporaine commence à évincer l’amour, encore un peu et la technique va l’étouffer ; on a remplacé l’amour par le sexe et maintenant le sexe, on le remplace par le clonage. C’est terrible. Sans parler des cataclysmes politiques qui seront nombreux au XXIe siècle et cela a déjà commencé. Nous risquons de perdre l’homme tel que nous l’avons connu, l’humanité telle que nous l’avons connue. Ce sera une autre humanité et cela me paraît terrible. 

Bernard Pivot : c’est malheur à nos enfants, malheur à nos petits-enfants, ce que vous venez de dire !

Alexandre Soljenitsyne : oui, c’est ce qu’ils vont rencontrer. Ils ne comprendront peut-être pas immédiatement ce qu’ils ont perdu, ils commenceront déjà à vivre dans une société transformée, et petit à petit certains arriveront à se retrouver mais il faudrait commencer dès maintenant. »

La germination plutôt que la norme

Il faut simplifier. La crise agricole a remis sur le haut de la pile la simplification administrative. Un vieux serpent de mer ou plutôt une hydre dont de nouvelles têtes se multiplient aussitôt qu’on coupe les anciennes. D’un côté, nos concitoyens demandent toujours plus de sécurité, d’égalité, bref ils veulent des normes mais de préférence pour les autres. De l’autre côté, l’administration centrale répond en sur-administrant, ceinture et bretelle, d’autant plus à l’aise pour édicter ces normes qu’elle laisse à d’autres, à l’échelon local, le devoir de les appliquer. Il n’est qu’à voir l’imbroglio du ZAN (Zéro artificialisation nette) à la charge des communes et des régions. 

« On ne change pas la société par décret », c’est le titre du livre du sociologue Pierre Crozier paru en 1979. Il est plus que jamais d’actualité et on pourrait en conseiller la lecture à tous les décideurs publics. « Nous vivons dans une crise d’affolement devant la complexité d’un système que nous ne maîtrisons plus », déplorait Michel Crozier, dénonçant « la pression irrésistible de la complexité et l’impossibilité d’y répondre en utilisant des modèles d’organisation et de gouvernement de plus en plus inadaptés ».

Nos sociétés sont en changement permanent et Crozier recommandait « l’idée de germination ». L’expression est belle, il faut laisser germer. Je prends l’exemple des comités de quartiers. Il y a quelques années, plusieurs maires de grandes villes avaient lancé des initiatives pour aller à la rencontre des habitants et organisés des concertations régulières à l’échelle des quartiers en créant des comités de quartier. Le gouvernement de l’époque trouva l’idée telle bonne qu’il résolut de l’inscrire dans la loi en généralisant – comprendre en les rendant obligatoires – ces espaces de démocraties infra-communaux et en encadrant leur organisation : seuils de population requis, composition des comités, fréquence des réunions. Le résultat a été décevant : on avait cassé une dynamique démocratique en la transformant en machine bureaucratique. Ceux qui avaient déjà des comités étaient priés de passer sous une même toise au risque de perdre des spécificités pourtant mieux adaptées au contexte local. Ceux qui n’avaient pas encore de comités jugeaient que cette obligation constituait une contrainte supplémentaire et s’y résolvait en traînant des pieds, cochant la case sans vraiment s’impliquer. 

Dans son immense roman, Le Docteur Jivago, Boris Pasternak énonce cette intuition si juste que « les institutions politiques doivent jaillir d’en bas, sur une base démocratique, comme des boutures qui prennent racine. Il est impossible de les implanter par le haut, comme les pieux d’une palissade ». On ne change pas la société par décret. Silence, ça pousse.

Éloge du local. Refonder la politique à échelle humaine

Le livre vient de paraître. Faire l’éloge du local, c’est d’abord un plaidoyer allegro pour que vivent davantage les libertés locales dans notre pays. Le local est notre point de jonction avec le réel. Il possède une simplicité qui n’est ni banale, ni ordinaire. Quand tout s’individualise, se fractionne, le local est la seule chose que nous avons encore en partage. On ne reconstruira la politique dont tant de nos contemporains se défient, qu’à partir du local, de la commune, de la communauté locale. Redécouvrons la vie à hauteur d’homme, à échelle humaine. Le local, c’est là où on a droit de cité, là où on peut encore changer les choses, mener des projets et en mesurer les résultats, concrètement, “en présentiel“, loin des politiques nationales devenues virtuelles. 

Le local n’est pas une pensée régressive, c’est la connexion au réel de nos vies, le lieu de la rencontre et du projet. À l’opposé de la politique nationale en spectateur, des tweets anonymes vengeurs et des passions tristes. Face à la défiance généralisée envers les institutions, c’est là qu’on peut refonder la politique, là où on reprend pied. Plus que jamais, si les problèmes sont globaux, les solutions sont locales. 

La crise sanitaire du Covid-19 a été un crash-test pour l’organisation administrative française. L’État, omniprésent mais impotent, ne peut pas tout, pas tout seul. Et pourtant la décentralisation actuelle, façon puzzle, révèle la défiance de l’État envers les pouvoirs locaux. Subsidiarité et autonomie, les libertés locales restent encore à conquérir dans notre pays. Ce n’est pas un hasard si les pays d’Europe du Nord où les collectivités territoriales ont le plus de compétences, là où les villes jouissent d’amples marges d’action dans l’urbanisme, l’énergie ou le développement, sont les plus avancés dans la lutte contre le dérèglement climatique.

Les modèles verticaux ont échoué, le futur souhaitable s’écrit dans les flux et les réseaux interconnectés dans tous les domaines : politique environnementale, autonomie énergétique, projets alimentaires, lien social, âges de la vie. L’autonomie n’est pas l’autarcie mais l’interdépendance et la solidarité dans la complémentarité entre urbain et rural, métropoles et petites villes. À la différence d’autres pays européens, la France est irriguée par des centaines de petites villes qui maillent le territoire et où s’invente une nouvelle urbanité. 

Dans notre société en réseau, le local construit des ponts, non des murs

Le local, c’est une idée qui vient de loin, du Small is beautiful de Schumacher à L’Enracinement de Simone Weil, d’Ivan Illich à Edgar Morin, c’est un projet de civilisation. Pas seulement politique, c’est une philosophie, un art de vivre, le lieu de la rencontre, de l’altérité et de la fraternité. À échelle humaine, à hauteur d’homme, c’est dans cette proximité que peuvent se retisser les liens à tous les âges de la vie, en donnant droit de cité à chacun dans une société qui vieillit, en ayant le souci des générations à venir. 

L’ancrage local n’est pas une assignation à résidence. Nous avons tous besoin d’un nid, pas d’une cage. Par définition, le nid est le lieu de la transmission et du renouvellement, là où se crée la vie. C’est aussi et surtout l’endroit d’où on prend son envol.

Dans notre société en réseau, ce local construit des ponts, non des murs. C’est un projet de civilisation. De quoi réconcilier les citoyens en associant proximité et ouverture pour, de nouveau, faire société et retrouver le goût de la politique et embrasser les mutations en cours. 

Géographie de la haine de l’autre

La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a publié cet été son rapport annuel sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Il mérite qu’on s’y intéresse car ce rapport analyse une grande série de données publiques, d’enquêtes et de travaux de recherche riches d’enseignements.   

Bonne nouvelle : sur le temps long, la tolérance progresse largement en France mais le rapport souligne que les préjugés racistes, antisémites et xénophobes et les passages à l’acte se manifestent par des logiques différentes. Paradoxe : Dans un contexte de crise politique, sociale, économique et identitaire, la politisation du rejet de l’autre, figure mouvante aux visages multiples, s’accentue alors même que l’indice de tolérance du baromètre CNCDH indique que, depuis plusieurs années, les préjugés et les sentiments de haine à l’égard de l’autre reculent et s’atténuent. »

Crimes et délits. De quoi parle-t-on et à partir de quelles données ? 

Le rapport analyse les données police-justice : « On observe des différences notables entre les différents types d’unités urbaines. Les taux varient ainsi de 0,03 victime pour 1 000 habitants dans les communes rurales à 0,16 victime pour 1000 habitants dans l’agglomération parisienne. Ainsi, plus les unités urbaines sont denses, plus le taux de victimes d’atteintes “à caractère raciste“ est élevé. Ainsi, l’Île-de-France, territoire particulièrement urbanisé, a un taux de victimes de crimes et délits « à caractère raciste » supérieur à la moyenne nationale pour tous ses départements sauf pour la Seine-et-Marne qui est dans la moyenne nationale ; Paris affiche le taux départemental le plus élevé, près de 3 fois supérieur à celui du reste du territoire. Les départements aux taux les plus faibles sont le Gers, la Haute-Loire et le Morbihan avec 0,03 victime pour 1000 habitants puis le Cantal, le Cher, la Manche et la Réunion avec 0,04 victime pour 1000 habitants. »

Toutefois, la commission relativise les données publiques pour mesurer la réalité du racisme et de la xénophobie. C’est ce qu’on appelle le “chiffre noir“, c’est-à-dire l’ensemble des actes délictueux qui échappent totalement au radar de la justice, fausse en effet les contours du racisme en France et a des conséquences sur les victimes et sur la société dans son ensemble. « La conviction répandue de l’existence d’une masse d’actes racistes non déclarés, et donc non condamnés, alimente un sentiment d’insatisfaction et d’injustice, douloureux pour les victimes et néfaste pour la cohésion sociale », déplorent les auteurs du rapport. 

Les professionnelles des services à la personne discriminées

À partir des données du Défenseur des droits qui réalise chaque année en collaboration avec l’Organisation internationale du travail (OIT) une enquête relative à la perception des discriminations dans l’emploi, le rapport de la CNCDH s’inquiète des discrimination dans le secteur des services à la personne : 23 % des professionnels interrogés (dont 93 % sont des femmes) déclarent avoir déjà vécu une situation de discrimination ou de harcèlement discriminatoire, tandis que 30% en ont été témoin au moins une fois.

Les Roms fortement stigmatisés

Les Roms restent la minorité la plus stigmatisée. « Les chiffres se dégradent cette année après une décennie d’amélioration », observent les auteurs du rapport : « C’est le seul groupe testé à propos duquel une majorité de personnes interrogées (67 %) continue de penser qu’il « forme un groupe à part » en France, un niveau qui progresse même de 7 points par rapport à avril 2022, alors qu’il avait plutôt eu tendance à reculer au cours des dernières années après le niveau record (87%) mesuré en 2014. »

Cette perception s’ancre dans deux préjugés qui progressent eux aussi : d’une part, le mode de vie des Roms est jugé très spécifique et même condamnable par plus des deux tiers des personnes interrogées, qui disent que les Roms « sont pour la plupart nomades » (69 %, + 2 points) et qu’ils « exploitent très souvent les enfants » (57 %, + 2 points). D’autre part, le sentiment que les Roms contribuent à l’insécurité avec désormais près d’un Français sur deux (49%, + 4 points) qui affirme qu’ils «vivent essentiellement de vols et de trafics». »

Contre cet “antitsiganisme“ et ces préjugés, un collectif d’associations de défense des droits des voyageurs observe qu’on met toujours l’accent sur des délits et installations supposées illicites, souvent « sans rappeler l’immense défaillance des pouvoirs publics pour mettre en œuvre la loi qui organise l’accueil et l’habitat ». On sait bien qu’il n’y a pas assez d’aires d’accueil pour les gens du voyage. Les élus locaux sous la pression de leurs habitants y sont très souvent opposés. 

La CNCDH recommande un engagement du Gouvernement et des collectivités territoriales pour faire évoluer le regard, le discours et les pratiques vis-à-vis des populations roms ainsi que des mesures concrètes d’accès aux droits et une politique de lutte contre les préjugés et les stéréotypes. »

Nous et eux ? Qui est l’étranger ? 

De qui parle-t-on dans les discours politiques et médiatiques sur “l’immigration“ et les “migrants“ ?, interrogent les auteurs du rapport, constatant que les travaux des sémiologues, spécialisés dans les analyses de discours, montrent que derrière le recours à certains mots, comme “étrangers“, dont le sens pourrait recouvrir un ensemble précis (l’ensemble des personnes qui n’ont pas la nationalité française par exemple), ce sont souvent des groupes particuliers que l’on vise, comme semble le montrer l’emploi interchangeable de plusieurs expressions ou le glissement, phrase après phrase, d’un terme à l’autre. À travers les mots d’ “étranger“, de “migrant“ ou d’“immigré“ (qui peut très bien être français depuis plus d’une génération), une grande partie des discours visent aujourd’hui en France plus particulièrement les étrangers venus d’afrique et du maghreb ».

Les grands réseaux associatifs, Croix Rouge ou CImade, développent des projets et des campagnes pour changer le regard sur les migrations. C’est aussi le cas de quelques rares collectivités territoriales comme la commune d’Uckange (7.000 habitants, Moselle) qui a organisé il y a quelques mois « la Semaine de sensibilisation pour l’accueil des migrants et réfugiés »[1].

Le rapport consacre un chapitre à la dimension territoriale et socioéconomique du rejet de l’autre. Les études locales conduites par des politologues et des sociologues de terrain, ainsi que par des historiens, révèlent une réalité complexe et nuancée, tout en permettant de dresser le contour de phénomènes susceptibles d’amplifier les réflexes de repli xénophobes. Pour les appréhender, il est nécessaire de voir comment les discours venus d’en haut résonnent ou non avec des contextes locaux très divers

La CNCDH insiste sur la responsabilité des élus nationaux et territoriaux, des organisations et personnalités politiques, syndicales, associatives, religieuses et des leaders d’opinion à tous niveaux. Chaque année, elle alerte sur les paroles xénophobes et les mensonges sur la situation des étrangers en France qui envahissent le débat public. L’instrumentalisation de la figure de “l’étranger“ à des fins de stratégie électorale nuit gravement à la cohésion sociale ; elle légitime des comportements discriminatoires qui peuvent aller jusqu’au meurtre.

Dans ses recommandations, la CNCDH encourage l’État et les collectivités territoriales à revitaliser la pratique démocratique, avec l’objectif de favoriser la diversité et la mixité sociale. Elle recommande un fort rééquilibrage des politiques territoriales, en particulier en ce qui concerne l’accès aux droits et aux services publics, comme ceux de la santé, du logement et de l’éducation : « La revitalisation démocratique et sociale des territoires est l’une des conditions d’une lutte concrète contre le racisme et les discriminations ; elle doit impliquer les politiques de l’emploi. Or le marché du travail dans certains territoires est tel qu’il en résulte un fort déficit de réponse aux besoins des populations et un sentiment d’abandon. Ce vécu est exacerbé par une mise en concurrence de tous avec tous, qui installe les discriminations en avantages concurrentiels sur le marché de l’emploi ».


[1] Voir «Semaine de sensibilisation pour l’accueil des migrants et réfugiés» sur le site de la mairie d’Uckange, accessible ici : https://sites.google.com/uckange.fr/mairie-uckange/home/ semaine-de-sensibilisation-pour-laccueil-des-migrants?pli=1.

Un manifeste pour des villes apaisées

« Nous ne vivons plus la même ville qu’hier, celle de demain sera encore différente », c’est la conviction des maires d’une trentaine de villes (de Strasbourg à Montpellier en passant par Chambéry, Vitré, Joigny, Poitiers, Roubaix ou Lyon) qui s’engagent dans la campagne « Ville apaisée, quartiers à vivre » lancée lancé par cinq associations de collectivités territoriales, à l’initiative de Rue de l’Avenir et du Club des villes et territoires cyclables et marchables, 

Principaux objectifs : Rendre la ville attrayante, faciliter les changements de comportement, redonner à la ville sa qualité́ et son attractivité́ pour le bien-être de tous, grâce à un espace public accueillant et disponible pour la pratique des mobilités actives et le renforcement des transports collectifs ; rendre la ville accessible à ses habitants les plus vulnérables, enfants, seniors et personnes à mobilité́ réduite, prévenir les risques d’accidents de la circulation ; mettre en œuvre les outils contribuant à̀ lutter contre le réchauffement climatique et la consommation d’espaces naturels ; réduire les pollutions et nuisances qui affectent l’espace public et notamment la pollution de l’air et le bruit.

Pour cela, ces villes s’engagent à améliorer la qualité́ des aménagements des espaces publics : matériaux de sol et entretien, traitement des intersections, redistribution des surfaces de voirie attribuées à l’automobile en faveur des transports collectifs, des piétons et des vélos avec un objectif de sanctuarisation des trottoirs et de limitation du mobilier urbain surabondant ou mal positionné. Elles veulent aussi privilégier le végétal dans les aménagements et planter des arbres d’alignement à haute tige qui serviront de climatiseur urbain grâce à leur ombre et l’évaporation du feuillage, choisir des matériaux drainants et de couleur claire, veiller à la perméabilité́ des surfaces de sol urbain. Pour agir sur le nombre de voitures en ville, elles s’engagent à proposer des alternatives, en généralisant la vitesse de 30 km/h à l’ensemble des voies, excepté les artères principales qui pourraient rester à 50 km/h. et en adaptant les plans de circulation.

Les promoteurs de cette campagne appellent les élus locaux à signer et diffuser le manifeste « Ville apaisée, quartiers à vivre »

Le syndrome ORPÉA, des Ehpad aux crèches

(Article paru dans la lettre d’information Confinews de mai 2023)

Après les vieux, alertez les bébés. Le scandale ORPÉA avait mis en lumière la maltraitance faite aux personnes âgées et voici qu’on découvre maintenant le même type de dérive dans les structures d’accueil de la petite enfance. Un rapport de l’IGAS (Inspection générale de l’action sociale) publié récemment, intitulé « Qualité de l’accueil et prévention de la maltraitance dans les crèches », tire le signal d’alarme : « Comme dans le secteur des personnes âgées, la régulation insuffisante du secteur marchand peut laisser prospérer des stratégies économiques préjudiciables à la qualité́ d’accueil ».  Les rapporteurs constatent que « la logique quantitative d’accroissement de l’offre a devancé les objectifs qualitatifs d’une réponse adaptée aux besoins de l’enfant, la qualité́ ne faisant l’objet d’aucun pilotage réel au niveau national. »

On valorise l’accueil en crèche comme un modèle d’épanouissement et de socialisation. Dès lors, l’accueil par les assistantes maternelles ne cesse de baisser. Entre 2017 et 2020, le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA) a enregistré un recul de 50 000 places,majoritairement chez les assistantes maternelles. « Les crèches gérées par des collectivités oudes associations sont également en déclin et le nombre de places pour les enfants de 2 ans àl’école continue sa chute. Seule l’offre par les crèches privées à but lucratif augmente », peut-on lire dans le rapport du Haut conseil publié en mars dernier.

La marchandisation des services à la population n’est pas sans risque. Des entreprises qui gèrent des centaines d’établissements se sont créées dans une logique de rationalité qui est la même que celles des chaînes d’EHPAD. Le rapport de l’IGAS dénonce une « dégradation de la qualité́ » et « une injonction permanente au “remplissage“ qui peut conduire au sentiment de répondre à de pures logiques gestionnaires et quantitatives plutôt qu’à une logique qualitative d’éveil des enfants ». Contre ces dérives, il est temps d’agir et de faire le choix du local, à taille humaine, pour prendre soin des humains, des plus fragiles, vieux ou jeunes.

Biens communs, de quoi parle-t-on ?

(Article paru dans la lettre d’information Confinews d’avril 2023)

Bien commun, sens commun au singulier, ou « les » communs au pluriel, le mot a émergé dans les débats sans qu’on s’attarde vraiment sur sa signification. Bref, c’est devenu un mot-valise qui permet de transporter, au choix, une réponse alternative à la financiarisation de la vie publique, ou une nouvelle approche de l’intérêt général, l’idée étant toujours de retrouver une dimension collective ou de se projeter dans un futur partagé possible. Derrière les mots, quelle réalité ?

Propriété collective, gouvernance partagée, les communs sont ces ressources gérées collectivement par une communauté. Historiquement, cette notion renvoie au local. Dans la société médiévale, les communaux désignaient la propriété collective de la communauté villageoise ou un droit d’usage collectif sur des propriétés privées. En France, les sections de commune (entre 30.000 et 100.000 selon les estimations) sont encore aujourd’hui les héritières de cet usage villageois que la Révolution n’a pu abolir et que la République continue de respecter, même si une loi de 2013 interdit la création de nouvelles sections de commune. Dans certains départements, notamment dans le Massif central, ce système de propriété, composé de forêts, terres agricoles et pastorales, continue à ouvrir aux habitants des droits d’usage quotidien (eau, bois de chauffage, pâtures, alimentation…).

L’article 714 du Code civil, inchangé depuis 1803, précise qu’ « il est des choses qui n’appartiennent à personne et dont l’usage est commun à tous. Des lois de police règlent la manière d’en jouir. » Les choses sans maître comme l’air, la lumière, l’eau, des ressources pasforcément inépuisables mais indispensables. Comme il y a un patrimoine commun à l’humanité, les fonds marins ou l’Antarctique, il y a un patrimoine commun de la Nation, l’eau, « les espaces, ressources et milieu naturels, les espèces animales et végétales, la diversité et les équilibres biologiques auxquels ils participent »

Un bien commun comme un cours d’eau, un fleuve ou une rivière, contribue à l’irrigation, la navigation ou la production d’électricité. C’est toute la question de la gestion des ressources, surtout quand elles sont limitées comme pour l’eau en période de sècheresse, avec les interdictions d’arrosage ou de remplissage des piscines. Qui a le droit de mobiliser l’eau des nappes phréatiques pour un usage exclusif à partir de méga-bassines ? Avec la raréfaction des ressources, leur partage redevient une grande affaire. Ces ressources sont à nouveau perçues comme UN bien commun, et les meilleures façons de les valoriser peuvent contribuer à la création DES biens communs, au profit de tous.

Dans un pays comme la France où la culture d’État est très forte, on confond encore trop souvent les biens communs avec les biens publics. Nos grands juristes du droit public ont montré comment, au XIXe siècle, l’État avait préempté le commun pour s’en arroger le monopole. La politiste Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie 2009 a éclairé à travers ses commons studies les perspectives nouvelles offertes par la vieille idée aristotélicienne du bien supérieur qu’est le bien suprême de la communauté. Les communs ouvrent à de nouvelles formes d’engagement, d’organisation et de coopération, et surtout, selon l’économiste, ils peuvent être plus efficace que l’État ou les marchés. Aujourd’hui, certains identifient les communs du côté de l’open data ou des logiciels libres, d’autres dans le mouvement coopératif, dans les mutuelles et plus généralement dans l’économie sociale et solidaire. Quels sont ces nouveaux communs ? Des espaces urbains transformés en jardins partagés par les habitants, les textes des contributeurs à l’encyclopédie Wikipédia, des logiciels libres ou des semences libres…

« Ce n’est pas un hasard si les termes de “commune“ et de “commun“ contiennent la même racine. À taille humaine, la commune constitue le lieu d’élection de la mise en œuvre du commun, observe l’économiste Édouard Jourdain : Plusieurs mouvements dans le monde mobilisent la notion de commun pour réinvestir démocratiquement la ville, rejoignant ainsi la notion de municipalisme qui consiste pour les habitants à se réapproprier les choses communes qui ont pu être préemptées par des autorités publiques ou des entreprises privées». L’Italie est plus avancée que la France dans ce domaine. À l’initiative des habitants, des expériences participatives ont été lancé à Naples puis à Bologne, première ville à adopter un règlement sur la collaboration entre citoyens et administration pour le soin et la régénération des biens communs urbains.