Éloge du local

L’éloge du local porte-t-il en lui le risque de repli sur soi, « les nôtres avant les autres « ?  Non, faire l’éloge du local n’est pas une pensée régressive. Le territoire, la ville, le quartier, le village ne constituent pas des abstractions. Ce sont des lieux qui nous construisent, dans toutes les étapes de la vie, des modes de vie, des coutumes, une atmosphère. Des repaires qui sont autant de repères. 

C’est là qu’on peut construire des politiques à échelle humaine, à hauteur d’homme, là qu’on peut encore changer les choses et mesurer les résultats d’une action. Bien loin de la politique virtuelle où nos concitoyens se contentent d’expédier des anathèmes sur les réseaux sociaux ou d’assouvir leurs passions tristes en restant spectateurs de débats sur les chaînes d’information en continu. 

À échelle humaine

À hauteur d’homme, ce n’est pas l’échelle du rétrécissement. Rien d’étroit dans cette dimension charnelle. C’est la mesure de la dignité, de l’altérité. C’est le retour à la concrétude du réel. À hauteur d’homme, à la même hauteur que l’autre, rien de surplombant, d’écrasant. Rien non plus d’éthéré, de distant. C’est la possibilité d’agir sur le réel, de reprendre pied dans le lieu de l’ancrage qu’est notre territoire.

Le local est notre point de jonction avec le réel. Il possède une simplicité qui n’est ni banale, ni ordinaire. Quand tout s’individualise, se fractionne, le local est la seule chose que nous avons encore en partage, c’est le climat du lieu où on habite, la pluie, la tempête de neige, la canicule… « Le monde quotidien constitue le domaine originel de notre apprentissage du monde », écrit le philosophe Bruce Begout ; « cʼest la sphère d’acclimatation primitive, celle où lʼhomme domestique le monde… et en fait un espace habitable » où tout s’ordonne « selon les règles du familier et de lʼétranger, du proche et du lointain, du connu et de lʼinconnu[1] ».

Dans l’espace local, le temps s’envisage autrement. Ce n’est pas le temps du court terme productiviste comme dans la rentabilité de l’entreprise, mais c’est un quotidien qui se répète, qui s’éprouve au rythme des saisons, des rites sociaux, de mes habitudes (mon habitus, là où j’habite…).

Lieu de résonance

Le local est le lieu de la rencontre. Qu’est-ce que la proximité ? Quel est le proche, le prochain ? Le sociologue Hartmut Rosa explique que « Nous entrons en contact avec beaucoup, beaucoup plus de personnes que nos ancêtres – et nous perdons aussi de nouveaux ces contacts. Mais ce n’est pas seulement leur nombre qui a, pour la plupart d’entre nous, sensiblement augmenté : la relation s’est aussi transformée. En effet, les structures relationnelles des couches moyennes et supérieures des pays industrialisés ressemblent de plus en plus aux structures des réseaux d’Internet : on rencontre des personnes, on va boire un verre, on entreprend quelque chose, on se sent proches pendant quelques jours, semaines ou mois, selon les contingences des parcours, et on se perd de vue, sans prendre congé. En tant que nœuds du réseau, nous restons fondamentalement étrangers les uns aux autres : nous nous interpénétrons dans nos identités, nous ne partageons aucun chemin de vie »[2]. Pour le sociologue allemand, la forte mobilité de la vie sociale actuelle « conduit de façon tendancielle à l’aliénation – à ce que les choses et les lieux, les personnes et notre environnement nous deviennent étrangers. Mais cela recèle le danger que le monde se métamorphose en une surface froide, figée indifférente, qu’il se métamorphose durablement en “mille déserts, silencieux et froids » (Nietzsche), parce que plus rien ne se transforme en soi, au sens où en découle une signification créatrice d’identité ». Hartmut Rosa propose de trouver des “résonances“ : « Nous sommes non aliénés lorsque nous entrons en résonance avec le monde. Là où les choses, les lieux, les gens que nous rencontrons nous touchent, nous saisissent ou nous émeuvent, là où nous avons la capacité de leur répondre avec toute notre existence. Ce sont les quatre éléments d’un rapport de résonance. Premièrement, quelque chose nous “affecte“ ou nous touche, cela nous interpelle en quelque sorte. Deuxièmement, nous répondons à ce contact de telle sorte que nous nous éprouvons comme liés au monde d’une manière efficiente et autonome. Troisièmement, nous nous transformons nous-mêmes : nous ne restons pas les mêmes quand nous entrons en résonance avec un être humain, une idée, une mélodie ou un pays. Mais, quatrième et dernier point, nous sommes forcés de reconnaître que ce type de relations de résonance est chargé d’un élément inéluctable d’indisponibilité : nous ne pouvons jamais obtenir la résonance par la contrainte, et nous ne pouvons pas prédire ce que sera le résultat de la transformation[3]. »

Il m’apparaît que le local est ce lieu de résonance, où nous sommes “reliés“, en phase avec le réel à échelle humaine. Il s’agit bien d’habiter quelque part. Ce qui est proche, c’est le lieu où sont mes proches, notre “petite patrie“, qui correspond à la définition de la patrie que donne l’écrivain voyageur Patrice Franceschi : « Si vous demandez ce qu’est une patrie, je vous réponds : le lieu où tout ce qui arrive aux autres vous arrive à vous-mêmes[4] ». Le voyageur prend conscience de l’unicité de son territoire quand il est ailleurs.

J’ai la conviction qu’on ne reconstruira la politique dont tant de nos contemporains se défient, qu’à partir du local, de la commune, de la communauté locale. Que de contresens sur le mot de communauté qu’on assimile trop vite au communautarisme. La communauté n’est pas la tribu, le « nous » contre le reste du monde. C’est notre foyer premier et d’ailleurs, nous sommes tous membres de plusieurs communautés. Nous sommes « multidimensionnel » à la différence de l’« homme unidimensionnel » des démocraties modernes que dénonçait Herbert Marcuse. 

La politique en présentiel

Le local est le lieu des solutions, du pragmatisme, du réel et des réalisations. C’est l’espace de la créativité, des solutions partielles, relatives, petites, peut-être imparfaites mais possibles. À l’opposé des grandes propositions au niveau global, irréalisables. C’est là que s’élabore la politique du réel, en présentiel, qui n’a rien à voir avec la politique à distance, la politique virtuelle dont on restera l’éternel spectateur frustré dans son idéal démocratique. À l’échelle de la nation, nos concitoyens se sentent dépossédés de la possibilité de participer aux décisions collectives. Le local est le lieu de la mise en capacité des “habitants“, ce beau mot pour désigner ceux qui composent la communauté locale. C’est le lieu où on peut, où on doit prendre la parole, et pas seulement donner sa voix par un bulletin de vote ou donner de la voix dans un tweet de 140 signes. 

Dans son immense roman, Le Docteur Jivago, Boris Pasternak énonce cette intuition si juste que « les institutions politiques doivent jaillir d’en bas, sur une base démocratique, comme des boutures qui prennent racine. Il est impossible de les implanter par le haut, comme les pieux d’une palissade ».

Enraciné. L’enracinement n’est rien sans la floraison. L’homme est un glaiseux. Dans son essai, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Bruno Latour nous invite à parler de la terre : « C’est de la Terre bien plus que de l’univers infini dont il faut dire, avec Pascal, que “son centre est partout et sa circonférence nulle part“. Il est peut-être temps, pour souligner ce point de parler non plus des humains mais des terrestres (Earstbound), en insistant ainsi sur l’humus et pour tout dire le compost qui se tiennent dans l’étymologie du mot “humain“[5]. » Humilité du politique, bien loin des délires prométhéens qui ont ensanglanté le XXème siècle. Loin de l’enfermement, le local est notre jonction avec la vie, avec l’universel. D’ailleurs, l’universel n’est pas l’uniformité. Le propre de l’univers, c’est sa diversité.


[1] BEGOUT Bruce, La découverte du quotidien, Paris, Éditions ALLIA, 2005, p. 101

[2] Hartmut Rosa, Remède à l’accélération, Flammarion Champs Essais, 2021.

[3] Ibid

[4] Patrice Franceschi, Éthique du samouraï moderne, Grasset, 2019.

[5] Bruno LATOUR, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017

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