Cimetières, des territoires qui parlent de nous

(Texte paru dans Confinews 10 novembre 2020)

Toussaint oblige, tournons le regard vers les cimetières. Ces territoires au milieu de nos villes ou en lisière de nos villages connaissent une mutation silencieuse pleine d’enseignements sur notre rapport à la mort : banalisation et développement exponentiel de la crémation, création de carrés confessionnels dans nos cimetières laïques, nouvelles pratiques funéraires.

Au-delà de la pandémie actuelle qui a déjà fait plus de 40.000 morts depuis mars 2020, il faut être conscient que le nombre des décès va atteindre des pics historiques dans les prochaines années avec la disparition programmée de la génération du baby-boom. En 2018, selon les chiffres de l’Insee, 614 000 personnes étaient décédées en France, près de 95 000 de plus qu’en 2010, du fait de l’arrivée des générations nombreuses d’après-guerre à des âges de forte mortalité. L’ancienne ministre en charge des personnes âgées, Michèle Delaunay, qui a consacré un essai aux baby-boomers[1], ces 20 millions de personnes nées entre 1946 et 1973, avertit : « La mort, si bien refoulée, cachée, institutionnalisée, éloignée, depuis un demi-siècle, va avoir grand mal à ne pas réclamer de retrouver sa juste place. Une augmentation de 25 % à 30 % du nombre de morts, portant à 2 000 le score quotidien, va avoir des conséquences matérielles majeures, mais plus grand encore sans doute sera l’impact psychologique ». 

Les trois temps de la mort, l’accompagnement du mourant, les obsèques et la période de deuil ont radicalement changé depuis quelques décennies. On meurt de moins en moins souvent à domicile, pas de veillée funéraire. En 2013, une étude des Pompes funèbres générales indiquait qu’en France sept familles sur dix recourent à des obsèques religieuses mais en cinq ans, entre 2008 et 2013, la proportion d’obsèques civiles étaient passées de 25 à 30%. Il y a fort à parier que cette tendance s’est encore accrue. 

La banalisation de la crémation, un bouleversement symbolique

Les pratiques mortuaires évoluent rapidement. En 1975, en France, on comptait sept crematoriums. En 2020, il y en a déjà plus de 180 et d’autres sont en projet dans les villes moyennes pour répondre à la nouvelle demande sociale. Une étude de la fondation PFG[2] montre que si 37 % des Français déclarent préférer l’inhumation pour leurs propres obsèques (41% en 2018), 62 % optent pour la crémation (59% en 2018). 

Pour François Michaud-Nérard, ancien directeur des Services Funéraires de la ville de Paris, « le développement de la crémation au détriment de l’inhumation n’est pas seulement un changement de technique, mais constitue est un vrai bouleversement rituel et symbolique. Cela participe d’un même phénomène qui lui est concomitant de l’émergence des contrats d’obsèques par lesquels les futurs morts choisissent eux-mêmes le devenir de leur corps après leur mort ; ce ne sont plus les conventions sociales qui définissent les obsèques, ni même les proches pour qui elles sont pourtant faites, c’est le futur défunt qui se projette dans sa propre mort. Dans ces conditions les obsèques modernes ne sont plus une aide pour les vivants sur le chemin du deuil mais c’est une mise en scène par le futur mort de sa future mort. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que le schéma temporel est bouleversé. »[3]

François Michaud-Nérard décrit cette approche anthropologique inédite du processus de crémation et de la place symbolique du mort : « On prend un corps de 80 kg, 90 % de ce corps vont se trouver dans des gaz évacués par la cheminée, il y a 2 à 3 kg qui vont être des déchets dans les systèmes de filtrations, et il va rester 2 kg qui vont être pulvérisés et versés dans un petit pot de deux litres. Il est essentiel pour le maître de cérémonie qui va diriger une cérémonie civile de préparer les membres de l’assemblée à faire passer ce défunt de 80 kg qui est dans le cercueil, qui est anthropomorphe à l’urne dans laquelle il va se trouver à peine deux heures plus tard ».

L’incinération reste interdite chez les musulmans et les juifs. Elle est généralisée chez les bouddhistes et hindouistes, autorisée chez les protestants depuis 1898 et chez les catholiques depuis 1963. La pratique était fréquente dans les premiers siècles du christianisme jusqu’à ce que Charlemagne l’interdise aux Saxons. Aujourd’hui donc, l’Église catholique romaine n’est plus opposée à la crémation. La congrégation pour la doctrine de la foi l’a rappelé dans une instruction[4] (Ad surgendum cum Christo – « Pour ressusciter avec le Christ ») publiée en 2016 : « l’Église ne voit pas de raisons doctrinales pour prohiber cette pratique. En effet, l’incinération du cadavre ne touche pas à l’âme et n’empêche pas la toute-puissance divine de ressusciter le corps ; elle ne contient donc pas, en soi, la négation objective de la doctrine chrétienne sur l’immortalité de l’âme et la résurrection des corps. L’Église continue d’accorder la préférence à l’inhumation des corps, car celle-ci témoigne d’une plus grande estime pour les défunts ; toutefois, l’incinération n’est pas interdite, « à moins qu’elle n’ait été choisie pour des raisons contraires à la doctrine chrétienne ».

En revanche, selon l’instruction romaine, « pour éviter tout malentendu de type panthéiste, naturaliste ou nihiliste, la dispersion des cendres dans l’air, sur terre, dans l’eau ou de toute autre manière, n’est pas permise » Retour au cimetière, au lieu de recueillement devant les cendres, columbariums ou jardins du souvenir où on aura pu disperser les cendres. La loi française interdit aussi la dispersion hors des cimetières. En conséquence, aujourd’hui en France, même les petits cimetières ruraux disposent fréquemment de colombariums pour accueillir les urnes funéraires et de jardins du souvenir pour la dispersion des cendres. 

Des carrés musulmans en nombre insuffisant

Autre évolution à bas bruit dans les cimetières français, la création de carrés confessionnels, principalement musulmans car l’islam recommande que les défunts musulmans soient inhumés dans un même lieu, la tête orientée vers la Mecque. 

Historiquement, il n’y avait que trois cimetières musulmans en France (hors cimetières militaires), dont deux sur l’île de la Réunion. Le troisième, issu d’un décret présidentiel de 1934, est situé dans la commune de Bobigny, en Seine-Saint-Denis. Un quatrième a été inauguré à Strasbourg en 2012, seul cimetière musulman public de France qui constitue une exception à la laïcité du fait du Concordat de 1801 resté en vigueur en Alsace-Moselle.  

Bien avant la loi de 1905, la République a laïcisé les cimetières : depuis la loi du 14 novembre 1881, les maires ont interdiction de diviser les cimetières communaux en parcelles correspondant chacune à un culte. Seules les tombes peuvent faire apparaître des signes particuliers propres à la religion du défunt. Dans son rapport public de 2004, le Conseil d’État rappelle d’ailleurs sans ambiguïté que « l’institution de carrés confessionnels dans les cimetières n’est donc pas possible en droit ». Pourtant, le ministre de l’Intérieur a trouvé un accommodement avec la laïcité dans une circulaire du 19 février 2008. « Il a habilement rappelé que tout maire a la possibilité de déterminer l’emplacement affecté à chaque tombe et donc de rassembler les sépultures de personnes de même confession, sous réserve que les principes de neutralité des parties publiques du cimetière et de liberté de choix de sépulture de la famille soient respectés », décrypte Me Philippe Bluteau, avocat spécialiste des collectivités territoriales, «  La doctrine de l’État est claire : le maire peut créer des carrés confessionnels, de fait, en veillant à ne pas le reconnaître ni matérialiser son existence ». Souvent une simple rangée d’arbres et le changement d’orientation des tombes et des allées différencient les carrés confessionnels musulmans et juifs des autres sépultures.

Actuellement en France, on compte une minorité de carrés musulmans dans les cimetières communaux ou intercommunaux et ce nombre s’avère de plus en plus insuffisant. Les premières générations d’immigrés musulmans maghrébins avaient coutume de prévoir leur inhumation dans leur pays d’origine, des accords étant d’ailleurs prévus, organisés et financés pour le retour des corps avec les pays d’origine. Les nouvelles générations de nos concitoyens musulmans demandent à vivre et mourir en France. La brusque augmentation des décès dus à la Covid-19 au printemps 2020, liée à la fermeture des frontières, a révélé un besoin criant de carrés musulmans. Récemment, un recensement a estimé à moins de 600 le nombre de cimetières disposant de carrés musulmans sur les 40 000 cimetières français, soit 1,5% des cimetières français respectant le rite religieux musulman. 

Dans une étude réalisée pour la Fondation des Services funéraires de la ville de Paris[5], Claudine Attias-Donfut du centre Edgar Morin rappelle que, pour les musulmans, « le principal problème qu’ils rencontrent en France pour le respect des prescriptions funéraires est celui de la durée limitée des concessions dans les cimetières, qui se heurte à l’interdiction d’exhumer les corps ». Heureusement, les pratiques évoluent et le respect dû aux morts n’interdit pas la création d’ossuaires pour les défunts musulmans. 

D’ailleurs, les carrés confessionnels musulmans évoluent aussi. Alors que dans les années 1970, ils reproduisaient souvent un modèle maghrébin, aujourd’hui, les tombes de granit poli et leur ex-voto ne les différencient guère des autres sépultures et il n’est pas rare d’y voir un port de chrysanthème au moment de la Toussaint. L’acculturation passe par le cimetière au moment où la célébration chrétienne de Toussaint devient une fête “laïque“ partagée par une majorité de Français, croyants ou non, pour la commémoration de leurs défunts.   


[1] Michèle Delaunay, Le Fabuleux Destin des baby-boomers Plon 2019

[2] Les pratiques funéraires des Français – Fondation PFG Octobre 2019

[3] Assises du Funéraire au Sénat en octobre 2016 organisées par CSNAF Chambre Syndicale Nationale de l’Art Funéraire qui regroupe les opérateurs et professionnels du secteur, réunissaient professionnels, responsables politiques et chercheurs en sciences sociales pour parler de la mort et du deuil.

[4] Instruction Ad resurgendum cum Christo sur la sépulture des défunts et la conservation des cendres en cas d’incinérationhttp://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_20160815_ad-resurgendum-cum-christo_fr.html

[5] Claudine Attias-Donfut ,“Construire sa mort ou la mort sublimée“. Étude pour la Fondation des Services funéraires de la ville de Paris, novembre 2015.

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