Quoi de neuf ? Ivan Illich, un prophète pour notre temps

Edgar Morin dit d’Ivan Illich que « c’est un extralucide, un type dont on se demande après coup comment il a pu interpréter ou réinterpréter des phénomènes qui se sont révélés exacts » mais il ajoute que cet « homme fut incompris au moment même où il aurait fallu le comprendre ».  Pour les moins de 50 ans qui ne connaissent pas Ivan Illich (1926-2002), la biographie que vient de lui consacrer Jean-Michel Djian, Ivan Illich, l’homme qui a libéré l’avenir (Éditions du Seuil), est éclairante et révèle l’actualité du personnage dans les temps de crise que nous vivons. 

Rappelons pour les plus jeunes qu’Illich est l’“inventeur“ de la convivialité, titre d’un livre qui a eu un énorme succès dans les années 1970, un concept fort d’organisation sociale dont, hélas, on a fait un mot passe-partout très affadi par rapport à la définition qu’en donnait Illich : « J’entends par convivialité l’inverse de productivité industrielle. Le passage de la productivité à la convivialité est le passage de la répétition du manque à la spontanéité du don. (…) La convivialité est la liberté individuelle réalisée dans la relation de production au sein d’une société dotée d’outils efficaces ». Vaste programme. Illich y fait l’éloge des communs, d’une économie informelle et solidaire, d’une société qui se construit à « échelle humaine ». 

Illich a durablement été influencé par Leopold Kohr, l’inventeur du concept du small is beautiful, popularisé par Ernst Friedrich Schumacher. À Cuernavaca, à 70 km de Mexico, il fonde dans les années 1960, le CIDOC, Centre interculturel d’information et de documentation, un creuset intellectuel fécond où sont remis en cause tous les dogmes du développement et de la société industrielle productiviste : perversion de la charité, aliénation des pauvres face à la contrainte des besoins, contre-productivité de l’école. Dans le dernier tiers du XXe siècle, Illich est un auteur prolixe que je vous invite à lire ou relire : La Convivialité, Libérer l’avenir, Une société sans école, Némésis médicale, H2O : Les Eaux de l’oubli, autant de titres qui sont des charges contre les évidences et les dogmes contemporains. Pour Illich, il faut retrouver le sens du réel : « La réalité sensorielle est de plus en plus recouverte par des injonctions programmées à voir, entendre, goûter. L’éducation à la survie dans un monde artificiel commence dès les premiers manuels scolaires, et finit avec le mourant qui s’agrippe aux résultats des examens médicaux qu’on lui a fait passer et de juge de son état qu’à travers eux. »

D’illich, Jean-Michel Djian écrit : « En faire un utopiste reste inapproprié. Ce n’est ni un idéaliste, ni un romantique, ni un candide, mais un authentique lucide. Un type pourvu d’un sixième sens prophétique, qu’il décide de cultiver avec ses semblables. La récolte a eu lieu, abondante. Des milliers de gens se sont régaler. Mais il n’y a pas eu d’horticulteur assez intrépide parmi eux pour replanter les pousses et voir le monde prendre une autre allure. » Pour Jean-Michel Djian, « La question reste d’abord de savoir pourquoi, malgré les crises climatiques, sanitaires, financières ou pétrolières à répétition, les appareils d’État sont dans l’incapacité politique de préparer les opinions à des bouleversements prévisibles ? Illich voit dans ce constat la confirmation que seul un imaginaire vernaculaire (linguistique ou foncier) est à même de fabriquer des solidarités agissantes pour contrer les méfaits avérés des bureaucraties démesurées et disproportionnées des États. C’est toute l’histoire des « communaux » qu’il revisite à la lumière de la dépossession par le marché des espaces communs à partir des hommes et des femmes ont édifié une sorte d’humanisme local irréductible à la propriété personnelle. » 

Djian montre aussi qu’Illich ne s’est pas fait l’apôtre de la décroissance dont il ne parle pas mais plutôt le prosélyte de l’ascèse, « seul état de conscience qui permet de goûter à la sobriété, d’éprouver la tempérance, de ressentir tous les bienfaits de l’altérité ». Le biographe dessine d’ailleurs les trait d’un être profondément spirituel dont la familiarité avec de grands mystiques médiévaux enrichit le portrait du penseur de la post-modernité, un homme intensément en phase avec le réel. « Seuls les bistrots sont encore capables de faire de la résistance au triomphe de l’ordre », disait Illich à Jean-Michel Djian, lors d’un entretien en 1999. Des propos qui résonnent étrangement à nos oreilles de prisonniers volontaires des confinements actuels. En attendant la réouverture des bistrots, lisez Djian et lisez Illich. 

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