Lost in transition. Réponse au local

Les maires s’interrogent sur le concept même de transition. Mon ami Guy Geoffroy, président des maires de Seine-et-Marne, maire de Combs-la-Ville a eu la bonne idée de convié des personnalités à apporter des réponses sur les politiques publiques locales au cœur des transitions, dans un débat que j’ai animé récemment. Qu’est-ce que la transition ? Premier invité à répondre à cette interrogation, l’essayiste et philosophe Raphaël Enthoven, estime que « c’est notre condition d’être en transition. On fait comme si la transition était un moment singulier de notre vie et de notre expérience démocratique alors qu’on n’a jamais cessé d’être en transition ». Pour lui, « les transitions sont le fait éternel de toutes les sociétés. On a tendance à vivre notre époque comme une charnière. Toutes les époques se vivent comme des charnières mais on a tendance à vivre la nôtre comme un point crucial. Le désir du bouleversement caractérise notre époque plus que le bouleversement lui-même. » 

Le phantasme de la table rase

La crise sanitaire Covid19 a-t-elle constitué un point central dans les transitions que nous vivons ? Non, répond Raphaël Enthoven : « Pendant la pandémie, on s’interrogeait tous sur ce que serait le monde d’après. On avait le phantasme de la table rase mais on oubliait juste un truc que ce monde d’après on l’avait sous les yeux, un monde sans pollution, sans transport, sans tourisme de masse, mais on était trop occupé à se demander ce qu’il serait pour le regarder. Ce que cela dit de nous, ce n’est pas tant la peur de la transition que le désir d’un autre monde en démocratie. Vivre en démocratie, c’est vivre dans un régime qui ne promet que lui-même. On est dans un aquarium, il n’y a pas d’horizon, pas d’au-delà à la différence de la vie en dictature dont on peut espérer sortir. De là le désir constant d’un autre monde, de là la fortune de ce slogan absurde : “il y a un autre monde possible“ qui fait florès à toutes les élections depuis des décennies. La meilleure image qu’on peut en donner, c’est la plage de galets à Nice. La vague passe, il y a un craquellement dû aux millions de galets qui sont déplacés, la vague se retire, la plage est identique, les galets sont tous là. La plage n’a pas changé, la transition, c’est cela. »

Le risque de la fragmentation

Certes, tous les galets ont bougé et nous sommes des cailloux sérieusement remués, bousculés par la vague, par la transition. Transition, dérèglement, crise ?  L’historienne et spécialiste de géopolitique, Anne-Sophie Letac, cite Ernest Renan et l’idée de nation : « Ce qui constitue une nation, ce n’est pas parler la même langue ou appartenir au même groupe ethnographique, c’est d’avoir fait de grandes choses dans le passé et de vouloir encore en faire dans l’avenir ». L’historienne met cette citation en regard d’un sondage Ipsos commandé par le journal Elle qui montrait récemment qu’une femme sur trois en âge de procréer dans notre pays ne souhaite ne pas avoir d’enfant, faisant référence à la crise environnementale. Pour elle, nous sommes bien dans une transition : « une transition, c’est quelque chose qui disparaît et quelque chose qui apparaît, le problème est de savoir ce qui disparaît et surtout ce qui vient ». Cette transition n’est pas achevée, « c’est un processus dans lequel les valeurs démocratiques ne font plus sens pour tout le monde, processus d’archipélisation comme le dit très bien Jérôme Fourquet » Son propos n’est pas de dire qu’avant c’était mieux. « Il y a la fin d’une histoire d’amour entre les citoyens et la démocratie, une démocratie qui n’est plus tout à fait pacifique, partout et tout le temps, si jamais elle l’a jamais été ». Violence, désertion électorale… Transition ou désagrégation ? « Fragmentation », répond Anne-Sophie Letac. 

La crise comme accélérateur du changement

Où est la sortie ? Je l’ai cherché dans les propos d’Axelle Lemaire, ancienne secrétaire d’État au Numérique et à l’Innovation de 2014 à 2017, Auteure de la loi pour une République numérique. Aujourd’hui engagée dans l’innovation sociale, comme directrice déléguée à l’innovation de la Croix-Rouge française depuis le début de cette année. « Depuis que j’ai rejoint cette grande organisation sociale, le constat que l’on fait et que font toutes les grandes organisations qui interviennent dans le champ social et en réponse à l’urgence et aux catastrophes, c’est que la nature des crises se modifie et que leur ampleur se modifie ». Cyclones, terrorisme, crise sanitaire, guerre en Ukraine… Pour Axelle Lemaire, le mot “transition“ semble bien insuffisant : « Aujourd’hui nous sommes dans une rupture. Se rassurer en faisant référence à la transition, c’est ne pas se donner les moyens collectifs de répondre aux ruptures face auxquelles nous sommes. Face à la rupture notamment liée à la crise climatique, nous avons besoin d’utopie. » 

« Quand je suis entrée dans la vie politique, on me parlait de la transition digitale et j’avais la charge d’accompagner la transition digitale de la société, du tissu économique et en particulier des petites entreprises, commerce et artisanat qui risquaient d’être laissés pour compte dans cette transition digitale. Il y a eu la COP 21 et on parle maintenant de transition écologique. Les associations environnementales utilisent ce terme depuis longtemps mais maintenant qu’on utilise ce terme dans le débat grand public, elles nous disent qu’on n’est pas dans une transition mais dans une rupture. Et la gravité de la crise est telle qu’il faut avoir une forme d’électrochoc. Le risque de la transition, c’est la lenteur et d’ailleurs la meilleure ministre du numérique qu’il y a eu, ce n’est pas moi, c’est la pandémie. Tout ce que j’avais essayé de mettre en œuvre a été subitement accéléré parce qu’il n’y avait pas d’autres choix. »

La crise comme accélérateur du changement. Comment dans ce moment de crise, revisiter la place du local. Pour Axelle Lemaire « On est dans un moment grave qui dépasse la transition et qui impose des réponses nouvelles. Et là aussi je trouve que les paradigmes évoluent très rapidement. Tout s’accélère. Il y a encore quelques années, les réponses étaient du côté des pouvoirs publics, ensuite elles étaient du côté des entreprises, et enfin elles étaient du côté de la société civile à laquelle on peut adjoindre les associations. Tout ce petit monde ne se parlait pas. Aujourd’hui, les maires sont les premiers à nouer le dialogue avec l’ensemble des parties prenantes du territoire. Dans la définition des grandes solutions aux grands problèmes, tous ces gens-là ne travaillaient pas ensemble. Quand aujourd’hui, je mets ma casquette associative, je trouve fascinant les alliances autour de solutions. Par exemple, on n’a pas d’autres solutions pour lutter contre la précarité énergétique cet hiver que de mettre pouvoirs publics, entreprises et associations autour de la table. Cette stratégie d’alliance est l’unique voie de réponse possible. Il y intérêt à ranimer la flamme citoyenne avec des solutions co-construites avec tous les acteurs impliqués à l’échelle de la plus grande proximité, alors là on peut dépasser la rupture.

Nous serions donc en transition permanente mais moments de crise et de paroxysme. Utopie ou fin du monde ? 

Raphaël Enthoven se veut réaliste : « La crise, c’est le moment de la décision. C’est intéressant de parler d’utopie, d’un monde dont on voudrait. On ne peut pas se donner une utopie sans avoir la sagesse immédiate de savoir qu’on n’y parviendra jamais. Nous sommes obligés de composer avec la liberté humaine, la médiocrité humaine, dire que l’humanité n’est pas à la hauteur que les utopistes lui veulent.  Et le danger que constitue un tel rêve est au moment où il se prend pour la réalité ». 

« Le consentement n’est pas la résignation »

Et Raphaël Enthoven de répondre à Axel Lemaire qui parlait de ranimer la flamme : « Vous avez parlé d’une flamme. Pour Albert Camus, la flamme de la révolte est contemporaine de ce qu’il appelle le consentement. Le consentement n’est pas la résignation, le fait de baisser les bras, c’est la capacité de se dire qu’on ne va pas changer le monde. On peut changer la vie des gens qui nous entoure. Dans la vie, il faut faire ce qu’on peut plutôt que de se donner des principes plus grands que son caractère. Cette façon de consentir à la limite de nos moyens se fait au profit de l’action. Les valeurs absolues découragent l’action. “Tout ou rien“, c’est le rêve du conservateur alors que faire ce que l’on peut dans la mesure de ses moyens me paraît la seule façon possible d’avancer dans le sens de la révolte et de la flamme dont parle Camus ».

Le local comme voie de sortie

« Je ne pense pas cultiver l’angoisse », répond Axel Lemaire. « Tout est question d’adaptation mais pour savoir s’adapter il faut être lucide et comprendre l’environnement dans lequel on évolue. Ce que je voyais déjà au gouvernement et que je vois à la Croix Rouge, c’est que tout est question d’impulsion locale et que l’enjeu des structures nationales, que ce soit le siège d’un grand réseau institutionnel ou l’administration centrale, c’est de s’appuyer dans le meilleur au niveau local, de l’identifier, de le financer, de le repérer pour ensuite l’aider à émerger, à croître et ensuite à le diffuser en outillant les autres échelons pour qu’ils puissent, eux aussi, s’approprier les meilleures pratiques. On vit dans un monde qui n’a jamais été autant globalisé, interconnecté et on réalise qu’on n’a jamais été au fond que tout se joue dans les interactions interpersonnelles et la capacité à créer des synergies au niveau micro-local. Donc, le “Grand Soir“ passera par cette multiplicité d’innovation sociale au niveau local.

Dans ce contexte, comment donner plus de place aux citoyens comme acteurs du changement ? « On est aujourd’hui face à des citoyens plus informés et éduqués, qui ont un pouvoir d’expression directe, en ligne, et face à des institutions dans lesquelles ils n’ont pas confiance, comme le confirment tous les sondages », répond Axel Lemaire. « On devrait faire plus confiance au citoyen. Mais on ne sait pas quel rôle lui donner. On est à un moment où la démocratie s’interroge sur ce citoyen expert, qui revendique son droit à en savoir autant que son maire. On peut s’appuyer sur des expertises comme les expertises d’usage qui ne sont pas les expertises des cercles habituels pour co-construire des décisions. »

Raphaël Enthoven croit à l’ancrage local : « C’est à l’échelon local que se partagent à la fois le goût d’une mémoire et le sentiment très concret d’un projet commun. Il n’y a pas de salut hors de cela. Une démocratie a besoin d’intermédiaires, c’est la grande leçon de Tocqueville, le premier penseur de l’élection locale qui nous dit qu’il n’y a pas de liberté sans engagement ni de liberté sans pédagogie, c’est-à-dire sans intercesseur ». Le local sera-t-il la voie de sortie dans cette transition qui se transforme en mutation ? Pour l’essayiste, le centralisme est victime du syndrome de l’albatros que ses ailes de géants empêchent de marcher. Partout dans notre société la décentralisation est en marche : « L’horizontalisation des processus fait qu’une entreprise aujourd’hui, ce n’est pas une baleine mais un banc de poisson. La décentralisation n’est pas le renoncement à l’homogène, mais c’est la reconnaissance des singularités ». 

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