La ville à énergie positive s’invente à Issy-les-Moulineaux

Bienvenue dans le XXIème siècle. Depuis quelques jours, de l’autre côté du périphérique parisien, à Issy-les-Moulineaux, un smart grid est désormais opérationnel. IssyGrid®, réseau d’énergie intelligent, permet de mieux maîtriser les consommations énergétiques en connectant bureaux, commerces, logements et équipements publics et en mobilisant plusieurs technologies. Le projet est mené en partenariat avec la mairie par un consortium d’entreprises piloté par Bouygues Immobilier avec Alstom, Bouygues Telecom, ERDF, ETDE, Microsoft, Schneider Electric, Steria et Total. De petites entreprises innovantes dont certaines ont développé leur activité au sein des pépinières de la ville sont associées au projet.

L’expérience d’Issy-les-Moulineaux est passionnante car c’est une sorte d’incubateur qui va permettre de mieux comprendre le comportement des acteurs, habitants et utilisateurs, et de trouver le modèle économique pour ce nouveau type de service à la ville intelligente. Pour ses promoteurs, le projet repose sur un assemblage de technologies qu’il fallait seulement mettre en relation pour produire et optimiser l’énergie à l’échelle d’un quartier. Le projet est cependant très complexe car il fédère des acteurs divers, allie mutations technologiques et comportementales, et qu’il faut inventer de nouveaux modèles. Ainsi, la législation française ne connaît pas l’échange énergétique entre des habitants, des propriétaires et bailleurs de bâtiments résidentiels ou tertiaires. Il faudra demain créer les conditions d’une nouvelle « copropriété énergétique ».

IssyGrid® est né en mai 2011 et l’expérimentation est donc entrée en phase opérationnelle avec une dizaine de logements connectés avec un bâtiment tertiaire, deux installations photovoltaïques et une flotte automobile électrique. Prochainement, 60 logements seront connectés et à partir de 2013, l’opération sera étendue à 2.000 logements dans le nouvel éco quartier du Fort d’Issy. 160.000 m2 de bureaux seront concernés, soit les espaces de travail de 10.000 personnes, sur deux quartiers d’Issy-les-Moulineaux dont on va améliorer la performance énergétique, avec un quartier d’affaires et un quartier résidentiel. Dès à présent, les premiers habitants concernés disposent chez eux d’une box connectée au réseau énergétique. Grâce à des capteurs, tous les objets deviennent communiquants. On voit ce qu’on consomme et on peut recevoir des alertes SMS pour réduire sa consommation d’énergie, éteindre le chauffage parce qu’il fait beau, par exemple, ou piloter ses objets à distance. Pour éviter tout risque d’intrusion dans la vie privée, les données sont anonymisées lors de leur traitement. Pour les bâtiments tertiaires, la démarche est la même. Il s’agit de localiser la consommation selon les espaces et les moments. Les bâtiments  sont aussi producteurs d’énergie. Il y a aujourd’hui dans ce quartier d’Issy-les Moulineaux 1.000 m² de panneaux photovoltaïque et les nouvelles constructions utilisent systématiquement la géothermie.

Le maire d’Issy-les-Moulineaux, André Santini, prend soin de préciser que cette expérience ne coûte rien à la commune car elle est portée par un consortium d’entreprises. Il ne faut surtout pas faire peur à l’électeur contribuable local qui n’est pas forcément fasciné par l’innovation technologique et la ville du futur. Pourtant, ce n’est pas un hasard si cette expérience se déroule à Issy, haut lieu de l’innovation territoriale. Pionnier dans le domaine numérique dès la fin des années soixante-dix, Issy est massivement connectée et accueille de nombreuses entreprises innovantes qui fournissent la moitié des 70.000 emplois d’Issy-les-Moulineaux. La ville applique aussi une démarche de très haute qualité environnementale à la construction de ses équipements publics depuis de longues années. « Il y a trois ans, nous nous sommes engagés avec les professionnels du bâtiment à réaliser des projets de construction consommant moins d’énergie et respectant des normes plus strictes que celles du Grenelle de l’environnement, » explique André Santini, « tous les acteurs du secteur ont signé une charte intitulée Isseo qui concerne toutes les constructions neuves, bureaux, logements, commerces sur l’ensemble du territoire de la ville. »

Le consortium mené par Bouygues Immobilier a investi un million d’euros dans IssyGrid®. Une nouvelle société du groupe de construction et de communication a été créé : Urbanera. Il s’agit d’inventer et de fournir de nouveaux services pour la ville intelligente. Au delà d’Issy, Bouygues travaille aussi avec d’autres villes françaises pour développer des smart grids : les villes de Strasbourg et Lyon sont déjà engagées dans des projets très innovants. L’aventure ne fait que commencer. Pour ceux qui veulent mieux comprendre les enjeux de cette révolution énergétique et sociale, je recommande la lecture des ouvrages de Jeremy Rifkin, et en particulier le dernier paru La troisième révolution industrielle. Oui, vous allez aimer ce XXIème siècle.

La RSE s’invite dans le financement des régions

Deux régions françaises, Île-de-France et Pays-de-la-Loire, viennent de lancer des émissions obligataires répondant aux critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance). Il est évident que les collectivités territoriales ont un avantage sur les entreprises pour mobiliser ce type de financement qui permet aux investisseurs de flécher leur épargne vers des placements éthiques et vertueux. La RSE (responsabilité sociale et environnementale) est explicitement au cœur du projet politique des grandes collectivités territoriales et il est plutôt opportun d’en profiter en ces temps où l’accès au crédit est compliqué dans le secteur public local.

La région Île-de-France a réalisé son émission obligataire environnementale et socialement responsable à hauteur de 350 millions d’euros. Le conseil régional a proposé aux investisseurs – fonds de pension, fonds de retraite, assureurs – des obligations qu’elle remboursera au taux d’intérêt de 3,625%. Ce taux relativement bas a été rendu possible grâce au succès de l’opération : alors que la région demandait aux investisseurs potentiels la somme de 350 millions, 618 millions d’euros de prêt qui lui ont été proposés en une demi-heure lors d’une opération menée avec l’aide de BNP-Paribas et du Crédit Agricole. 23 investisseurs (Natixis, AG2R,…), dont une majorité de français, ont souscrit au lieu de la dizaine attendue. Pour Jean-Paul Huchon, cette « opération de financement innovante, exemplaire et transparente » servira à financer uniquement des projets exemplaires sur le plan social et environnemental tel que le développement des énergies renouvelables, la réhabilitation thermique des lycées franciliens, la construction de logement sociaux économes en énergie, de centres médicalisés pour personnes âgées ou bien encore des actions pour la protection des milieux naturels… La région s’est engagée auprès des investisseurs à fournir chaque année un rapport précis sur les projets que leurs fonds ont contribué à financer.

De son côté, le conseil régional des Pays-de-la-Loire a lancé une émission d’obligations à caractère socialement responsable, d’un montant de 43 millions d’euros. Les obligations, d’une valeur nominale de 100.000 euros, ont un taux fixe de 4%. La banque HSBC, chef de file de l’opération, n’a eu aucune difficulté à convaincre les investisseurs. « Au travers de la déclinaison des actions de son agenda 21, la région œuvre au quotidien et au travers de ses compétences (formation professionnelle, apprentissage, solidarités, développement des transports, environnement, logement social, constructions et rénovations HQE dans les lycées) pour assurer un développement équilibré et durable de son territoire, » explique un communiqué de la banque.

Il y a fort à parier que d’autres grandes collectivités vont s’engouffrer dans la brèche du financement incluant des critères ESG. Ce type d’émissions obligataires est parfaitement adapté au financement de grands projets structurants axés sur le développement durable: transports publics en  site propre, valorisation des déchets, politiques énergétiques. Cela ne peut concerner toutefois que des opérations importantes car le montage d’un emprunt obligataire coûte cher à l’émetteur.

 

Les agglomérations françaises ne sont pas des îles

 

Les agglomérations françaises sont dans une économie de flux. Dans le cadre du Club des agglos de l’AdCF (Association des communautés de France qui fédére les structures intercommunales), une étude très originale a été présentée sur les dynamiques  socio-économiques des 212 plus grandes agglomérations françaises, analysant une série de paramètres, de données statistiques et leur évolution sur dix ans : création d’entreprises et d’emplois,  revenus fiscaux, notamment.

Premier enseignement : la croissance économique locale ne génère pas toujours du développement. C’est la différence entre les États et les collectivités territoriales. Ainsi l’étude montre-t-elle des agglos spécialisées dans la production concurrentielle qui en tirent une part significative de leur richesse mais n’en bénéficient qu’assez peu sur le plan social. Inversement, le géographe Laurent Davezies avait déjà montré que le développement de certains territoires résulte de mécanismes de transfert de revenus (retraites, salaires de la fonction publique, dépenses touristiques et consommation…). Autre constat : la création d’emplois n’induit pas forcément une baisse du chômage.

L’étude montre surtout que la richesse produite par les agglos irrigue les territoires voisins. Il y a une fonction redistributive évidente. « Nous sommes dans une aire de solidarité plus large que notre collectivité », résume Patrick Braouzec, président  de la communauté d’agglomération Plaine commune en Seine-Saint-Denis. Seulement, 68 agglos sur 212  présentent un solde positif par rapport aux transferts de masse salariale des salariés pendulaires qui travaillent sur un territoire et dorment dans un autre. Globalement, le solde est négatif mais la richesse revient dans l’agglomération par la consommation.  » Les pôles urbains sont des machines à produire et à redistribuer », analyse Olivier Portier qui a coordonné l’étude pour le cabinet OPC. Le maire de Rennes, Daniel Delaveau, président de l’AdCF, insiste sur l’importance de l’articulation entre les territoires : « À partir du moment où on parle de flux, il faut parler de réseau et de l’armature urbaine d’une région. »

Si les agglos sont dans une économie de flux, je pense qu’il faut aussi en tirer les conséquences pour leurs ressources. La fiscalité locale actuelle n’est pas adaptée à cette économie de flux et les mécanismes de péréquation ne suffisent pas à corriger une base archaïque. Alors, pourquoi ne pas explorer la piste d’une ressource fiscale locale assise sur la consommation ? Une part de TVA pour les agglos ? Ce serait  cohérent. À défaut on pourra toujours rétablir l’octroi à l’entrée des agglos…

Illustration : barrière d’octroi de Sèvres à Paris au XVIIIème siècle.

Quand le Territoire de Belfort révolutionne les transports publics

En quatre ans, le réseau de transports publics du Territoire de Belfort, Optymo, a enregistré un bon de 66 % de sa fréquentation sans augmenter son budget de fonctionnement. La recette de ce succès repose sur une révolution de l’offre, régularité des bus et paiement par l’usager en fonction de sa consommation. Christian Proust, président du Syndicat Mixte des Transports en Commun, est assez fier du résultat mais il risque de mécontenter le petit monde des transports publics car, fort de son succès, il part en guerre contre le « tout tramway » qui implique des investissements lourds et proclame qu’il faut privilégier l’offre de service plutôt que les infrastructures, en s’inspirant des télécoms.

J’avais connu Christian Proust, l’ancien collaborateur de Raymond Forni et Jean-Pierre Chevénement, quand il était président du conseil général du Territoire de Belfort jusqu’en 2004. Cet élu créatif avait créé avant les autres, dès 1986, un Contrat ressource personnalisé d’autonomie (CRPA) qui préfigurait le RMI. Aujourd’hui président du syndicat mixte des transports en commun de sa collectivité, l’élu local a gardé le sens de l’innovation sociale. Je viens de l’interviewer pour La Lettre du Secteur Public et ses propos sont instructifs : « Notre offre correspond à la demande des clients et c’est fondamental. La question n’est pas celle du véhicule, tramway ou pas, c’est celle de la fréquence qui doit correspondre à l’importance des déplacements de courte distance dans les agglomérations ; pour 3 km en moyenne par déplacement, les gens ne peuvent pas attendre un bus dix minutes. » L’offre belfortine repose donc sur une fréquence de cinq minutes entre deux bus avec un réseau qui fonctionne toute l’année de façon régulière, sans interruption de service dans la journée sans heures creuses. « Il faut que l’offre soit simple pour que ça marche », explique Christian Proust, » j’appelle à une réforme de l’offre de service. » Le Territoire de Belfort a aussi innover sur le modèle économique et le paiement, le syndicat mixte a mis en place un service de post-paiement qui compte aujourd’hui 45.000 clients disposant d’une carte. Un prélèvement est effectué en fin de mois sur leur compte bancaire en fonction de leur utilisation avec un plafond forfaitaire, sur le modèle de forfait de téléphonie mobile.

« Nous voulons nous positionner comme fournisseur global de mobilité, » explique aussi Christian Proust, qui à côté de son réseau de bus a développé des réponses multimodales : autopartage, le vélo en libre-service. « On ne peut réussir que si on offre une alternative crédible à l’automobile sur l’ensemble des besoins des clients au delà du transports en commun », poursuit-il, « mais il faut franchir des effets de seuil dans ces services pour que la population puisse prendre conscience de l’attractivité de ces solutions de mobilité, comprendre son intérêt économique. La clé pour réussir, c’est d’oublier l’approche ingénieur-infrastructure. » D’où son combat contre le « tout tramway » qui a débouché sur un livre blanc appelant à un révolution douce des transports publics.

De toute façon, on n’a plus les moyens d’investir dans des lignes de tramway qui sont de puissants outils d’aménagement, de recomposition urbaine, mais ne valent que par l’offre de service qui accompagne leur mise en service. Pour Christian Proust,  » il y a aujourd’hui une contradiction de la part du gouvernement à financer nos politiques de dépenses. Plus on dépense et plus il finance. Je propose une approche complètement différente qui est de financer les résultats avec des objectifs de transferts modaux. La crise financière que nous vivons ne permet plus de promouvoir des solutions très coûteuses sous peine de devoir renoncer aux objectifs ambitieux du Grenelle de l’environnement, un report de la voiture sur les transports en commun équivalent à 18 milliards de kilomètres parcourus par les usagers. Avec le tramway, cela reviendrait à 60 milliards d’euros. Ce n’est pas tenable. Je dis à l’État : « laissez-nous expérimenter, ne nous enfermez pas dans un carcan, laissez-nous inventer de nouvelles formules » et j’ai la conviction qu’on peut diviser par huit le coût du transfert modal, en passant de 20 euros pour le tramway à 2,50 euros. » Les défenseurs du tramway apprécieront.

 

SCIC, les belles inconnues de l’économie sociale territoriale

La formule existe depuis dix ans mais les SCIC, sociétés coopératives d’intérêt collectif, restent méconnues. Leur objet est « la production de biens et de services d’intérêt collectif qui présentent un caractère d’utilité sociale ». Il y en a environ 200 en France. Par rapport aux autres formes de coopératives, la particularité de la SCIC est d’être fondée sur un sociétariat hétérogène. Comme me l’a expliqué Alix Margado, délégué Innovation à la Confédération générale des SCOP (Sociétés coopératives et participatives), dans une interview à La Lettre du Secteur Public, « on trouve dans les SCIC cinq catégories de coopérateurs : deux obligatoires, les salariés et les bénéficiaires (usagers, fournisseurs,…), et trois possibles : les collectivités publiques ainsi que « toute personne physique ou morale ayant un intérêt qui contribue par tout autre moyen à l’activité de la coopérative », et même parfois des bénévoles participants à la SCIC. »

40 % des SCIC ont des collectivités territoriales dans leur sociétariat. Ainsi, une commune a créé une SCIC pour prendre le relais d’un abattoir en régie qui était déficitaire et devait être remis aux normes. L’avantage a été d’associer dans une forme coopérative, les producteurs qui ont pu conserver un outil de proximité bien adapté et la collectivité qui a pu développer l’activité. Cinq conseils régionaux sont aussi au capital de SCIC. C’est le cas dans le domaine de l’énergie renouvelable en Poitou-Charentes ou pour développer de l’ingénierie de développement durable en PACA. On peut aussi citer l’initiative de la Région Centre avec sa plate-forme Bio Centre qui vise à fournir les cantines des lycées en produits locaux bio tout en aidant à structurer une filière agricole régionale qui n’existait pas. La SCIC favorise les ressources locales et les circuits courts.

La formule mérite donc d’être connue. Sans être la panacée à tous les problèmes de gestion locale, c’est un instrument intéressant dans la boîte à outils des développeurs locaux. Avec cette formule, on a la possibilité d’associer une pluralité d’acteurs à un projet collectif et de faire vivre une démocratie d’entreprise avec toutes les parties prenantes. Les SCIC peuvent être des SARL (68 %) ou des SA (32 %), elles s’appuient comme les SCOP sur une gouvernance démocratique, 1 associé = 1 voix (même si les statuts peuvent donner un poids supplémentaire à la collectivité en organisant les sociétaires par collèges). Aujourd’hui, la participation des collectivités publique au capital est limitée à 20 %, La Confédération générale des Scop  propose qu’on porte cette participation de 20 % à 30 ou 40 %, afin d’accompagner des « start up sociales », pour faciliter certains démarrages ou expérimentations.

Conférence territoriale : trop tard, trop tôt

À la différence du sommet social du 18 janvier, la conférence territoriale au Palais de l’Elysée, vendredi dernier, aura été un non événement. Annoncé par le Président de la République lors de son interview télévisée du 25 janvier comme une mobilisation des collectivités territoriales à participer au sauvetage de nos finances publiques, ce rendez-vous a été manqué. La faute à qui ? Si le sommet social a constitué un événement, c’est d’abord parce le dialogue social a toujours été une priorité depuis le début du quinquennat. Le conseiller élyséen Raymond Soubie a su entretenir la flamme et même soufflé sur les braises quand il le fallait, son successeur Jean Castex a bien pris la relève auprès des partenaires sociaux. C’est aussi parce que les médias grand public suivent toujours de près l’actualité des syndicats avec sa dramaturgie du risque de grève et de blocage du pays toujours présente. C’est enfin parce que le sommet social a donné lieu à des annonces dont la principale, excusez du peu, a été la création de la TVA sociale.

Aucun de ces ingrédients n’était réuni pour la réunion de vendredi dernier. À la présidence de la République, le dialogue avec les associations d’élus locaux est réduit au strict minimum. Le président de l’Association des régions de France, Alain Rousset, raconte à l’envie que, malgré ses demandes répétées, il n’a jamais été reçu par le chef de l’État depuis 2007. Claudy Lebreton, président de l’Assemblée des départements de France, n’a pas été mieux traité. Seule l’Association des maires de France et son président Jacques Pélissard, obtiennent un point de contact, au moins une fois l’an, à l’occasion du congrès des maires. Dans ce contexte d’absence de dialogue, la conférence territoriale avait lieu trop tard et après trop d’occasions manquées. Les torts sont d’ailleurs partagés puisqu’on se souvient que les présidents de l’ARF et de l’ADF avaient boudé la conférence nationale sur les déficits publics organisée à l’Élysée, il y a tout juste un an.

Dès lors, cette conférence arrive aussi trop tôt car il faudra prendre le temps de rebâtir le cadre du dialogue entre l’État et les collectivités territoriales. Depuis 2010, Jacques Pélissard demande à juste titre qu’on réactive la Conférence nationale des exécutifs locaux.  Oui, mais à condition que la concertation soit réelle. À propos de cette conférence des exécutifs, le président de la commission des finances de l’AMF, Philippe Laurent, parlait de parodie de concertation. Avant même le début de la réunion, la messe était déjà dite et le communiqué final déjà rédigé par les administrations centrales. Les responsables politiques nationaux et locaux doivent apprendre à se parler et surtout à décider ensemble. Le sénateur maire de Saint-Flour, Pierre Jarlier, estime qu’on ferait bien de s’inspirer des méthode du Grenelle pour produire avec toutes les parties prenantes les politiques publiques nationales et locales.  Et pour cela, il n’est jamais trop tôt pour commencer la pédagogie du dialogue.

Au fait que s’est-il passé vendredi dernier à l’Élysée ? Rien. Aucun accord n’a pu être trouvé. La ministre du Budget a dit que si les collectivités territoriales avaient stabilisé leurs effectifs depuis 2007, elles auraient économisé 7,3 milliards d’euros. Alain Rousset lui a répondu qu’il avait dû recruter pour remettre à niveau les services mal en point qu’avait transféré l’État. François Fillon a rappelé qu’Etat et collectivités sont dans le même bateau pour réduire le déficit public de 100 milliards d’ici à 2016. À l’issue de la conférence, sur le perron glacé du Palais, le Premier ministre a martelé : « Chacun doit participer, l’Etat représente 35 % des dépenses et les collectivités 20 %, c’est une oeuvre collective qui doit faire l’objet d’un diagnostic commun et de mesures partagées. » Et le Premier ministre a conclu : « Nous avons essayé ». Visiblement, il faudra recommencer.

La malédiction de la réforme des valeurs locatives

Tout avait bien commencé cette fois. On allait procéder par expérimentation à partir de cinq départements tests et en réformant uniquement les valeurs locatives pour les bâtiments commerciaux. Hélas, le rapport adressé il y a quelques jours au Parlement par la DGFiP (Direction générale des finances publiques) montre que le dossier est explosif. Les transferts de charges seraient très brutaux entre les contribuables et Bercy recommande de revoir les mécanismes d’application de la réforme qui doit pourtant entrer en application en 2014 partout en France. La révision des valeurs locatives cadastrales des locaux professionnels à partir desquelles sont calculés les impôts locaux, inchangées depuis près de 40 ans, est un impératif mais les transferts qu’elle implique vont provoquer la révolte des contribuables. Et pourtant, la base de calcul de la fiscalité locale est complètement fictive et constitue une injustice grave et un facteur d’iniquité à l’heure où les impôts locaux pèsent de plus en plus lourds, parfois plus lourd que l’impôt direct national.

La réforme doit être accomplie à produit constant pour les collectivités territoriales bénéficiaires. Mais quand on actualise les bases, certaines catégories de locaux enregistrent des hausses vertigineuses : pour les bureaux, c’est 67 % d’augmentation dans le Pas-de-Calais. Pour les centres médico sociaux et centres de soins, c’est 138 %  dans le Bas-Rhin et le Pas-de-Calais. Les futurs impôts locaux de boutiques et magasins de plusieurs départements tests augmentent, avec la révision, dans des proportions comprises entre 31 et 36%. 94 % des locaux professionnels verraient leur impôt augmenter. Inversement, l’industrie apparaît comme grande bénéficiaire de l’actualisation. Au final, il y a fort à parier  que les bénéficiaires resteront muets et qu’on entendra seulement les perdants de la réforme.

Les services de la DGFiP ont accompli un énorme travail dans les départements tests pour établir des grilles tarifaires prévoyant, pour chaque secteur, un tarif au m2 appliqué à 22 catégories de locaux. Techniquement, la réforme tient la route mais politiquement, elle est inapplicable en l’état. La commission des finances du Sénat s’est emparée du rapport et vient de charger deux sénateurs, Pierre Jarlier (UC, Cantal) et François Marc (PS, Ille-et-Vilaine) pour une mission de déminage. Bon courage à eux. La précédente tentative de réforme a déjà échoué. Je me rappelle avoir interviewé à l’automne 1993, un courageux ministre du Budget qui m’avait répondu : « la réforme des bases se fera dès cette année. » Il s’appelait Nicolas Sarkozy. La majorité parlementaire d’alors, échaudée par la réforme de la tax poll, l’impôt local qui avait causé quelque temps auparavant la chute de l’inaltérable Margaret Thatcher, avait prudemment refermé le dossier. Jean-Pierre Fourcade, alors président du Comité des finances locales, avait bien proposé une mise en œuvre progressive, 18 ans plus tard la réforme reste à faire. Certains spécialistes la jugent tellement irréalisable qu’ils proposent de remettre à plat toute la fiscalité locale et de la remplacer par une part de fiscalité nationale. Ce n’est pas forcément plus facile. L’adage selon lequel un bon impôt est un vieil impôt risque de prospérer encore longtemps, et tant pis s’il s’agit d’un impôt de plus en plus injuste.

Quand les fonctionnaires rachètent leurs services

Les Anglais sont en en train d’expérimenter une nouvelle forme de privatisation des services publics en externalisant sous forme mutualiste des services dont les agents deviennent actionnaires. Dès le mois de mars prochain, 500 fonctionnaires du ministère du travail, travaillant à la Caisse de retraite des fonctionnaires britanniques MyCSP (My Civil Service Pensions), vont quitter le secteur public et devenir actionnaires salariés de MyCSP, société  bientôt privée chargée des retraites de 1,5 million de fonctionnaires, versant chaque année 4 milliards de livres de pension.

Dans cette entreprise, les employés actionnaires  détiendront 25 % du capital, l’Etat en gardant 33 %, le reste allant à un opérateur privé spécialisé en cours de sélection. Les promoteurs de cette privatisation mutualiste estiment que les salariés actionnaires ne manqueront pas d’améliorer l’efficacité de l’organisation. Le ministre Francis Maude, en charge de la réforme, déclare que  l’implication du personnel sera un facteur d’innovation et de productivité : « les mutuelles sont plus stables que d’autres entreprises et tout aussi rentables. Cela signifie un meilleur service, une meilleure valeur pour les contribuables et une meilleure carrière pour les employés. » Certains opposants à la réforme parlent pourtant de privatisation « par la porte de derrière ».

Une vaste consultation a été menée avec les employés de MyCSP. En interne, les syndicats  regrettent qu’avec seulement 25 %, les salariés, actionnaires minoritaires ne puissent pas peser davantage sur la stratégie de l’entreprise. Les élections sont déjà en cours pour désigner les salariés au « employee partnership Council ». Cette instance doit renforcer la voix des employés et les impliquer directement dans le fonctionnement de l’entreprise. La nouvelle mutuelle a déjà pris des « engagements envers la communauté locale » en annonçant que 1% de ses bénéfices iront à des  des projets sociaux communautaires sélectionnés par les employés, et qu’elle développera des actions inclusives pour les formations et stages.

Le Premier ministre David Cameron a annoncé qu’un projet de loi sur le développement de l’économie sociale serait bientôt soumis au Parlement pour donner aux agents du secteur public le droit de créer des mutuelles de production sur le modèle de MySCP. Les autorités locales (collectivités territoriales et agences régionales) auront l’obligation d’étudier toute proposition de création de mutuelle de production faite par des fonctionnaires.

Cette nouvelle forme de délégation des services publics fera-t-elle des émules en France? On connaissait déjà le succès des PPP sur le modèle du PFI britannique qui permet de débudgétiser des investissements publics. Voici maintenant l’externalisation par l’économie sociale pour faire fondre les budgets de fonctionnement et les effectifs de fonctionnaires. À quand des coopératives de production de service public pour de futurs anciens fonctionnaires ?

Le credit crunch des collectivités territoriales est programmé

 

 

« Les élus locaux n’ont pas pris conscience de la difficulté de la situation. »  Dans les administrations centrales, de plus en plus de hauts fonctionnaires dénoncent le décalage de perception entre le sommet de l’État et les responsables de collectivités territoriales sur la gravité de la crise des finances publiques. Pour hâter la prise de conscience, d’aucuns évoquent l’assèchement du crédit, le credit crunch, qui va se produire cette année, semblant même le souhaiter pour créer un choc psychologique qu’ils voudraient salutaire. Conséquence : Bercy n’est pas pressé de permettre aux élus locaux de créer leur agence de financement des investissements publics. Officiellement, il s’agit d’éviter que l’Etat soit appelé en garantie. Les associations d’élus locaux peuvent toujours plaider leur cause en faisant valoir que ce projet n’a pas pour vocation à augmenter la dette mais simplement de sécuriser les financements des investissements publics locaux et d’en optimiser le coût. Ils peuvent toujours répéter que la création de cette agence n’engagera pas la responsabilité de l’Etat, la ministre du Budget, Valérie Pécresse, se fait porte-parole de l’administration de Bercy pour dire non.

Le rapport que le gouvernement présentera au Parlement sur le projet d’agence, le 15 février prochain, est déjà bouclé. Tout au plus pourra-t-on jouer la montre et demander des études supplémentaires sur l’agence afin de ne pas faire perdre la face aux promoteurs du projet. Or, c’est bien cette année que les collectivités vont avoir des difficultés réelles pour sécuriser le financement de leurs investissements. Un banquier spécialiste du financement public estime d’ailleurs que la création en urgence de l’agence n’y changerait rien. Dans la situation actuelle, cette agence n’aurait pas davantage accès aux capitaux nécessaires que les établissements financiers classiques, compte tenu de la structure du crédit aux collectivités et du risque afférent estimé par les fonds prêteurs.

Le credit crunch est donc programmé. On sait d’ores et déjà que les collectivités territoriales françaises ne pourront pas  emprunter en 2012 la totalité des 18 à 20 milliards d’euros nécessaires à la réalisation de leurs investissements. Le manque d’offre de financement par le secteur bancaire sera de 8 à 10 milliards d’euros. Compte tenu des enveloppes limitées qui seront à leur disposition, les quelques grandes banques de réseau qui financent les collectivités territoriales vont privilégier la proximité et le financement de petits ou moyens projets pour servir un maximum de clients. Les gros projets d’infrastructures attendront. À Paris, on estime que le BTP n’en souffrira pas. Les carnets de commande des entreprises sont bien remplis grâce aux projets ferroviaires de LGV actuellement en cours : 1,84 milliard d’euros en PPP pour contournement ferroviaire Nîmes-Montpellier, 7 milliards en concession pour Tours-Bordeaux et 3,2 milliards en PPP pour Rennes-Le Mans. Et tant pis si l’arbre TGV des grands projets ferroviaires nationaux cache la forêt des projets territoriaux qui devront attendre en gare, avec des PME locales privées de chantiers.

En illustration : projet d’art public d’Eric Watier pour la Bibliothèque de Lyon. www.ericwatier.info

 

 

 

 

Privés de retraite pour cause de « credit crunch »

Qu’y a-t-il de plus étonnant ? Qu’on ne parle pratiquement pas de ce grave incident révélateur de l’assèchement du crédit en France ou bien qu’on emprunte chaque trimestre pour payer les pensions des retraités ? A vous de juger. Les 290.000 pensionnés de la Caisse de prévoyance et de retraite (CPR) du personnel de la SNCF n’ont reçu le 30 décembre qu’un tiers de leur pension trimestrielle au lieu des 100 % versés jusque-là par avance. Il leur a été demandé d’attendre jusqu’au 9 janvier pour toucher le solde. Le communiqué de la CPR est éloquent : « Compte tenu du contexte économique actuel, la CPR rencontre des difficultés pour mobiliser auprès de ses partenaires bancaires la trésorerie nécessaire au paiement en une fois des pensions trimestrielles de ses assurés. Elle se voit donc contrainte de modifier le calendrier de versement des pensions pour l’année 2012 ». La caisse de retraite prend soin d’indiquer que cette situation ne remet nullement en cause le régime spécial de retraite du personnel de la SNCF, dont l’équilibre reste bien garanti.

C’est un des premiers effets directs pour les salariés et retraités du secteur public du « credit crunch », l’assèchement du crédit qui concerne de plus en plus d’institutions publiques. Officieusement, on indique que le Crédit agricole, fournisseur habituel de 1,5 milliard d’euros de trésorerie pour la CPR n’aurait pas mobilisé l’ensemble de la somme nécessaire. Un décret, paru le 21 décembre, a donc autorisé la Caisse de retraite à procéder au paiement de chaque échéance trimestrielle de pension en deux versements rapprochés. Même si cette mesure permet de maintenir l’avantage spécifique au régime des cheminots que représente le paiement trimestriellement et par avance, ce report de paiement a créé un choc psychologique. On se sent chaque jour un peu plus grec ou espagnol.