Après l’indignation, la désobéissance

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« Dans l’attente d’un réveil général de la contestation, il faut tenir et gagner du temps. Redonner espoir en créant des précédents en remportant des petites victoires  dont l’exemplarité  suscitera d’autres batailles ailleurs. » Voilà ce qu’on peut lire dans ce petit livre étonnant, intitulé Désobéir pour le service public , véritable manuel militant de la désobéissance avec mode d’emploi des actions à mener individuellement  ou collectivement.

Si je vous signale cet ouvrage, c’est moins pour vous donner des conseils pratiques en ce début d’année que parce qu’il témoigne assurément de la souffrance et des frustrations vécues par trop de fonctionnaires qui n’adhèrent pas aux changements qui affectent le secteur public et se rebellent. Le livre s’ouvre par une description à charge de l’évolution  et de l’affaiblissement des services publics. Il se poursuit par un panorama de toutes les actions de désobéissance qui ont été menées, actions symboliques, grèves, actes de désobéissance que l’excellent livre-enquête d’Elisabeth Weissman, La désobéissance éthique, paru il y a quelques mois, avait bien décrit. La troisième partie du livre porte sur les actions à entreprendre, péages gratuits, rétablissement de service public, organisation de grèves tournantes, agit-prop, ou même organisation de la fraude aux transports…

Ce livre est issu de la collection Désobéir (Désobéir dans l’entreprises, Désobéir pour le logement, Désobéir avec les sans-papiers…) dont l’objectif explicité est de donner des arguments pour discuter, des conseils pratiques pour s’opposer. Après le succès énorme du micro-livre de Stéphane Hessel, Indignez-vous, texte épatant de 29 pages écrit par un homme de 93 ans, devenu phénomène d’édition avec plus de 500 000 exemplaires vendus, les lecteurs entrent désormais dans les librairies comme ils entreraient en résistance.

Vive la géographie

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Le géographe Yves Lacoste, chef de file de l’école française de géopolitique, fondateur et directeur de la revue Hérodote répond aux questions de Pascal Lorot, président de l’Institut Choiseul, directeur des revues Géoéconomie et Sécurité globale, dans un livre d’entretiens, La géopolitique et le géographe,  qui réjouira tous ceux qui s’intéressent aux territoires. Non, la géographie n’est pas une discipline statique et ennuyeuse. Dans ce livre d’entretiens, le géographe montre comment cette discipline a évolué depuis quelques décennies. Le fondateur de la Revue Hérodote parle géopolitique, un terme qui était devenu tabou au lendemain de la 2e Guerre mondiale car les Nazis s’étaient appuyés sur la géopolitique pour justifier leur théorie du Lebensraum.

Yves Lacosteégrène ses souvenirs et nous montre la géographie en action sur les territoires. Il nous livre aussi une belle leçon  en développant ses théories de géopolitique à l’échelle planétaire ou hexagonale (on se souvient de ses trois tomes de Géopolitiques des régions françaises). Il livre quelques définitions instructives. Ainsi celle du territoire : « les territoires ne doivent pas seulement être considérés  comme des superficies abstraites, mesurables en centaines ou en  milliers de km2 ; ce sont en réalité des ensembles géographiques complexes où se combinent et s’entrecroisent  des formes de relief et de étendues pus ou moins peuplées, des réseaux de circulation et des villes, des zones agricoles et des gisements miniers, mais aussi des aires culturelles particulières, notamment linguistiques et religieuses. »

L’ancien professeur de l’Université de Vincennes revient sur le concept de nation et sur la question post-coloniale, exprimant un pessimisme de la raison nourri de son expérience. Il évoque Julien Gracq qui était géographe et son Rivage des Syrtes,  convoque les mânes de Lyautey ou d’Elisée Reclus. Il s’explique sur le titre très polémique de son célèbre livre La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, et revient sur ses séjours à Cuba, au Vietnam et dans plusieurs pays d’Afrique. Un livre roboratif à conseiller à tous ceux qui s’intéressent aux dynamiques territoriales.

Accéder aux informations économiques

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« Dans le noir, avoir de bonnes jumelles ne sert à rien. Le secteur financier, dont la logique est pourtant fondée sur l’information, baigne dans une opacité extrême. » Il faut donc réguler l’économie par une meilleure information et un accès plus large aux données : c’est la thèse du livre d’Augustin Landier et David Thesmar, brillants jeunes économistes français. Dans cet ouvrage, LA SOCIETE TRANSLUCIDE, sous-titré, Pour en finir avec le mythe de l’Etat bienveillant (Editions Fayard), les deux  auteurs appellent à une libération de l’information économique, et pas seulement macro. Pour eux l’ouverture est la clé du dispositif de surveillance par les experts extérieurs, c’est l’antidote aux illusions de groupe et à la capture des gardiens du secret par les intérêts privés.  L’Etat moderne doit favoriser cette information, dans ce que Augustin Landier et David Thesmar appellent une architecture ouverte, par analogie à l’écosystème des logiciels libres.

Pour arriver à cette recommandation, les auteurs nous délivrent une passionnante leçon d’économie politique en décrivant les biais et effets pervers qui sont autant de cas d’école pour l’intervention publique. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Les auteurs analysent les processus d’intervention de la puissance publique ou les mécanismes de régulation et leurs effets. Externalités positives et négatives, efficacité des monopoles publics, risques du paternalisme et du corporatisme, tragédie des petits coûts, tout y passe dans le rappel, toujours bien documenté, des imperfections de l’action publique. Pour échapper à la tyrannie du court-terme et à la multiplication des réformes avortées, Augustin Landier et David Thesmar donnent le mode d’emploi d’une société translucide, autrement dit assez adulte pour sauver notre modèle français. Il n’y a pas de pilote bienveillant aux commandes de l’appareil d’État mais des hommes inévitablement dotés d’intérêts particuliers. Seule une circulation ouverte et organisée des informationset des données permettra un bonne régulation du système.

A lire et à recommander.

Les Résisteurs

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C’est un livre étonnant et détonnant. Au début, je me suis dit qu’Elisabeth Weissman, dans ce livre qui vient de paraitre, « La désobéissance éthique » (Stock),  en faisait des tonnes. Elle transfigure une poignée d’instituteurs qui refusent d’appliquer les circulaires ministérielles en émules de Gandhi,  elle parle de la RGPP comme d’une entreprise de destruction des services publics, elle dénonce le management public comme une vaste manipulation. Et, en plus, elle convoque en témoin de moralité pour la préface de l’ouvrage, Stéphane Essel et l’esprit de la Résistance. Et puis, au fil des pages, on s’éloigne du pamphlet et du brûlot anti-Sarkozy, pour écouter les témoignages  de tous ses gens et agents du service public qui décrivent la violence sociale dont ils sont victimes et/ou dont on voudrait les rendre complices. A la lecture de ce livre construit sous forme d’abécédaire, on prend la dimension du grave malaise social que dénonce l’auteur et de l’état d’anesthésie générale de l’opinion, des corps intermédiaires, des syndicats notamment, face à cette souffrance et aux nouvelles aliénations qui exigent de résister. On découvre simplement comment des citoyens ordinaires refusent de se laisser manipuler et prennent des risques pour inverser le cours des choses.

Si la loi juste mérite l’obéissance des citoyens, la loi injuste mérite la désobéissance. Terrible boîte de Pandore qu’on hésite à ouvrir quand elle justifie aussi bien les actions des faucheurs anti-OGM que des médecins chrétiens intégristes anti IVG.  Mais c’est différent avec ces fonctionnaires et agents des entreprises publiques car leurs actions reposent sur les valeurs mêmes qui fondent le service public. Cela commence avec les désobéisseurs, ces enseignants désobéissants, cela se poursuit avec les Robins des bois, agents d’EDF ou GRDF qui rebranchent le courant aux plus pauvres parce que c’est un droit essentiel, avec les agents de Pôle emploi qui dénoncent les méthodes de dissuasion contre les chômeurs ou avec les policiers qui en ont marre de faire du chiffre dans les reconduites à la frontière.

Il y a beaucoup d’humanité dans les témoignages qu’a recueillis Elisabeth Weissman. Certains travaillent en réseau pour faire avancer des projets libertaires, d’autres se sont construit individuellement un bric-à-brac idéologique à partir des valeurs de la Résistance, désobéissants devenus désobéisseurs, demain résisteurs (!) d’une nouvelle armée des ombres, de fantassins du service public. Le témoignage le plus fort est certainement celui du policier Roland Gatti qui décrit le gâchis humain des expulsions d’étrangers et qui répond au préfet le menaçant du conseil de discipline : « Faites ce que vous voulez, moi je ne fais que dire la vérité, il y a deux sortes de préfets, les Papon et les Moulin, moi je suis plutôt du côté des Moulin. » Avant de juger et condamner sommairement tous ces désobéisseurs, il faut lire le livre d’Elisabeth Weissman. Ce n’est pas seulement une poigné de gauchistes ou de rêveurs qui ont mal digéré la lecture d’Anna Arendt et Henry-David Thoreau. Le cri qui parcourt cet ouvrage fait écho aux propos de Jean-Paul Delevoye et à ce que rapporte le Médiateur de la République sur le délitement de la société française. Il fait aussi écho à la démission récente du Médiateur de Pôle Emploi. On ne peut pas rester sourd à toutes ces voix.

Les valeurs méconnues des fonctionnaires

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Changer la fonction publique ? Oui, mais comment ? La dernière livraison de la Revue française d’administration publique , éditée par l’ENA, consacrée à ce thème  regroupe une série d’articles fort intéressants sur les pistes de réforme du statut
ou la conduite du changement. Mais je veux attirer l’attention sur un article passionnant de
 Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS et au CEVIPOF (Sciences Po) 
sur l’univers axiologique des fonctionnaires, c’est-à-dire en termes plus simples, sur les valeurs morales qui animent les agents publics en France.  Au terme de différentes enquêtes nationales et internationales, cet article montre que les fonctionnaires français se distinguent de leurs collègues européens par leur égalitarisme, la recherche de l’autonomie au travail et le refus de faire de la réussite sociale un critère important de valorisation.

Il ne peut y avoir de réforme réussie que si elle s’appuie sur l’adhésion des acteurs concernés et correspond à leur système de valeurs. Ecoutons Luc Rouban : « Quel portrait collectif pourrait-on faire des fonctionnaires français ? Contrairement à ce que l’on dit souvent, ils ne sont pas particulièrement portés sur l’altruisme, ni sur le respect des normes, ni sur la poursuite du succès ou de la richesse (…). Ils aiment leur autonomie et sont surtout préoccupés par l’égalité de traitement, celle-ci pouvant  concerner autant les usagers qu’eux-mêmes. Le système français de fonction publique comme l’ensemble du salariat français, repose sur une culture de « francs tireurs » égalitaires : on aime tracer son chemin, innover mais on supporte mal les différenciations individuelles (…) On voit mal comment des outils de gestion faits pour identifier les performances individuelles peuvent prendre racine dans un tel terreau. »

Pour rénover la fonction publique, appuyons nous sur le désir d’innovation des fonctionnaires français. Là encore écoutons Luc Rouban : « Les fonctionnaires français se distinguent par leur forte propension pour l’innovation et la créativité ; ils figurent dans le groupe de pays où les cadres du public sont les plus attirés par cette valeur (…) La spécificité française s’affirme par cet équilibre spécifique entre forte contestation de l’ordre établi, surtout parmi les cadres, et désir d’innovation. » Les pouvoirs publics ne doivent pas avoir peur de lancer des expérimentations sociales et de le faire avec ces fonctionnaires à la fois francs-tireurs et créatifs. Ils ont sûrement de bonnes idées pour améliorer le système. C’est une chance à saisir pour restaurer la confiance entre l’Etat et ses agents publics découragés.

Les régions en font-elles trop ou pas assez ? Interview France Inter Vendredi 12 mars 2010

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vendredi 12 mars 2010, Invité du  5/9 de Nicolas Demorand
L’Etat accuse souvent les régions de dépenser sans compter. Dépensent-elles tant que cela? Pourquoi? Auraient-elles ainsi réussi à renforcer le rôle qu’elles rêvent de jouer? A voir…
Les dépenses des 26 régions ont – c’est vrai – flambé ces dernières années. Mais la part régionale des dépenses publiques (Etat et autres collectivités publiques) n’a jamais dépassé 2,5%! Une goutte d’eau comparée à la situation des départements ou des communes. En réalité, les régions ne dépensent pas tant que cela… et elles dépenseraient même plutôt « bien » leur argent. Leurs investissements durant la dernière mandature ont été judicieux, notamment pour soutenir l’économie locale et faire face à la crise.
Les présidents des conseils régionaux sont pour plusieurs d’entre eux, d’anciens maires de grandes villes. Ils savent écouter et répondre aux attentes du terrain. Vingt-cinq ans après leur création, les régions ont testé l’étendue de leurs compétences. Elles viennent sans doute d’atteindre « l’âge de maturité ».
invité : Jean Dumonteil, journaliste spécialisé. Il est le directeur de « La Lettre du Secteur Public ». Il est l’auteur de « Conseils régionaux, la politique autrement ». Ed. du Secteur Public, janv. 2010.

Écouter l’interview.

Dénigrement

dassault_rafale_weaponry_dsc04186.1267266034.jpgL’offensive reprend. Après son numéro du 30 janvier au titre éloquent, Régions, la grande gabegie, le Figaro-Magazine, s’en prend maintenant aux fonctionnaires territoriaux. Dans son édition de ce 27 février 2010, Le journal du Sénateur Serge Dassault publie sur quatre pages les bonnes feuilles d’un livre, écrit anonymement par un fonctionnaire, administrateur territorial, avec ce commentaire en introduction : «  Beaucoup plus drôle et pas moins édifiant qu’un rapport de la Cour des comptes, Absolument dé-bor-dée ! narre les désillusions – sous pseudonyme et à peine romancées – d’une jeune fonctionnaire territoriale de catégorie A+. Extraits. »

Bien sûr ce livre caricatural, intitulé « Absolument dé-bor-dée ou le paradoxe du fonctionnaire » avec en bandeau-programme « comment faire les 35 heures en un mois » (dont je n’ai lu que les extraits parus dans le Figaro-Magazine) décrit un monde de turpitudes, de bétises et de bassesses, témoignage vérité sur la vie quotidienne dans les collectivités territoriales.

Ne nous y trompons pas. L’entreprise de démolition se poursuit. La cible de la fonction publique territoriale est idéale puisqu’elle cumule et résume les deux maux qui conduisent la France et ses finances publiques vers l’abîme : la décentralisation irresponsable et  la fonction publique aussi pléthorique que paresseuse. Heureusement que le Figaro Magazine nous montre les vrais sujets car le dernier rapport de la Cour des comptes est passé à côté de la plaque. Il s’intéressait cette année aux dérives de coûts des programmes d’armement.

L’argent des régions

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Hier, je participais à un débat à la radio avec Robert Colonna d’Istria, auteur du livre « Régions le grand gaspi », paru aux Editions du Rocher. Un livre qui porte un regard bien différent de celui que j’ai dans « Conseils régionaux la politique autrement », qui vient de paraître aux Editions du Secteur Public. Anne Gavini, l’animatrice de l’émission, Le bristrot de la vie, sur Radio Notre-Dame et le Réseau des radios chrétiennes de France, souhaitait que nous répondions à la question : les régions sont-elles trop dépensières ?

Le titre du livre de Robert Colonna d’Istria ne laissait pas d’ambigüité sur sa réponse. Il a d’ailleurs fait récemment la Une du Figaro Magazine avec un titre encore plus explicite : Régions, la grande gabegie. Comme dans tout bon débat qui se respecte, je me retrouvais donc dans le rôle de l’avocat de la défense et je tentais d’exprimer quelques convictions.

– ll n’y a pas plus de « gaspi » à l’échelon local qu’au niveau national. Au contraire, il y en a même moins, l’argent est mieux dépensé au plus près de son application. Pourquoi les régions dépensent-elles ? C’est parce qu’elles font plus de choses. Ce n’est pas une question de gauche ou de droite : on avait déjà reproché cela aux précédents présidents de régions lors du transfert des lycées. Les régions ont dépensé plus d’argent pour la construction et l’entretien des lycées que l’Etat, lointain, qui n’entretenait pas son patrimoine. De plus, les élus siégeant dans les conseils d’administration des lycées sont plus attentifs aux travaux et aux besoins de modernisation. Mais ils sont aussi plus contrôlés, ils sont sous le regard du citoyen. Ils ont une obligation de résultat.

– Si le prix des trains régionaux au km par habitant est plus élevé en Limousin qu’en Ile de France ou en Picardie, cela n’a rien de scandaleux. Il y a moins d’habitants et de voyageurs à Aubusson, Bellac ou Ussel qu’à Creil ou Juvisy. C’est est donc normal que le prix des trains régionaux au km par habitant y soit plus élevé, à moins qu’on décide de faire du Limousin un désert. C’est aussi pour cela qu’il faut une vraie péréquation financière entre régions riches et pauvres.

– Prenons garde à ne pas avoir un regard condescendant pour les élus locaux qui seraient des sortes de « schtroumpfs » inconséquents, saisis par la folie des grandeurs, qui se font construire des hôtels de région pharaoniques et dépensent sans compter l’argent du contribuable. De gauche comme de droite, ce sont la plupart du temps des citoyens de bonne volonté qui ne font pas n’importe quoi. A leurs côtés, il y a de l’expertise parmi les cadres et les chefs de service des conseils régionaux. Il y a aussi des organes de contrôle chambres régionales des comptes et Cour des comptes. Au final, il y a plus à dire sur la dérive financière du programme de l’Avion Rafale que sur le nombre d’options du véhicule de fonction du président de la Région Languedoc-Roussillon.

– Attention au poujadisme, la démocratie est une chose fragile et les gens qui s’engagent dans la cité méritent notre respect, quelle que soit la liste politique sur laquelle ils vont se présenter. Ils s’engagent au service du bien commun.