Fusion de régions : l’envers du décor

Conseil régional Nord-Pas-de-CalaisPour les services des conseils régionaux des sept futures grandes régions issues de fusion, la conduite du changement des organisations s’apparente surtout à la gestion de l’incertitude. À la différence des services de l’État où l’administration est en ordre de marche avec des préfets et des directeurs préfigurateurs avec des objectifs de rationalisation clairement établis, rien de tel dans les services des conseils régionaux. Les cadres des conseils régionaux doivent se contenter d’une politique des petits pas en attendant que les futurs présidents de région s’installent et fixent avec leurs nouveaux directeurs régionaux leurs objectifs et les organisations qui y répondent.

Cela ne signifie pas que les services régionaux sont restés passifs. Depuis l’annonce des fusions, il y a quinze mois, faute de pouvoir anticiper sur les décisions des futures majorités en matière de politiques publiques et d’organigramme, les responsables administratifs ont d’abord produit des analyses comparées entre les actuelles régions en identifiant les points de convergence et les différences. On observe une grande diversité : ici une organisation en agences puissantes, là des règles de contractualisation souples avec les autres niveaux de collectivités. L’harmonisation prendra inévitablement beaucoup de temps. Les chantiers ouverts actuellement concernent surtout les services supports : moyens généraux, directions des ressources humaines et des finances, services juridiques, directions des systèmes d’information. Les équipes sont au travail pour anticiper le changement et assurer la continuité du service.

À la différence des régions dont le périmètre restera stable, où les présidents devraient être élus le 18 décembre, les élus régionaux de Champagne-Ardenne-Lorraine, Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté, Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, Nord-Pas-de-Calais-Picardie et Normandie ne seront installés que le lundi 4 janvier 2016 (article L336 du code électoral). Tout doit être fait pour qu’il y ait le moins de rupture possible, à commencer par la paie du mois de janvier pour les agents qui auront pour employeur la nouvelle collectivité régionale. Toutefois, ces ajustements techniques ne constituent pas la principale crainte des agents des conseils régionaux. Beaucoup redoutent surtout en cas d’alternance politique des remises en cause profondes de certaines politiques régionales. C’est notamment le cas en région Nord-Pas-de-Calais-Picardie où les stratégies de rupture de la candidate du Front national à la présidence de région créent une réelle angoisse parmi les agents.

Finances locales : en finir avec le dialogue de sourds

Baisse des dotations

“La contrainte financière ira grandissante“ : ce sont les mots du Premier ministre, Manuel Valls, en conclusion de son intervention le 1er octobre à Lyon, aux Rencontres nationales du transport public. Le lendemain, à Bourg-en-Bresse, devant le congrès des Villes de France, sa ministre de la décentralisation, Marylise Lebranchu, qualifiait “de moment difficile à passer“ la baisse des dotations aux collectivités mais rappelait qu’elle assume complètement cette mesure et l’impopularité qui s’y attache. “Vous pouvez râler, parce que cela fait du bien. Hurler même, mais votre travail est magnifique parce que les citoyens français comptent d’abord sur vous“, ajoutait la ministre pour mettre un peu de baume au cœur des élus locaux, répétant l’exercice une semaine plus tard lors de la convention nationale de l’intercommunalité à Tours. Les ministres se succèdent en tribune des congrès d’élus locaux et la fermeté de la réponse est toujours la même pour les associations d’élus locaux qui demandent un assouplissement du calendrier des baisses et des aménagements.

Le secrétaire d’État au budget, Christian Eckert rappelle que le plan de 50 milliards de baisse de la dépense publique sera tenu jusqu’au bout et qu’il n’est pas question de revenir sur les 11 milliards de baisse qui représentent la contribution des collectivités territoriales à l’effort national. Il compte sur la réforme en cours de la DGF pour limiter la colère des élus locaux. “Subir des baisses, ce n’est jamais facile mais les subir alors que la répartition des dotations est très souvent injuste comme tout le monde le reconnaît est encore plus injuste“. D’où l’idée de sortir progressivement de la sédimentation normative, du maquis des dispositions qui s’entassent depuis des décennies et qui font que deux collectivités de même taille et de même profil peuvent connaître de grandes différences dans les dotations que leur verse l’État. Personne ne peut s’opposer à cet objectif d’équité. Dans le projet de loi de finances, le gouvernement fait un effort particulier pour les communes rurales et promet une enveloppe exceptionnelle d’un milliard d’euros pour soutenir l’investissement local. On est loin du compte si on rappelle que la baisse de la DGF, commencée en 2014, représentera d’ici 2017 un manque à gagner de 28 milliards d’euros pour les collectivités (dont 15,8 milliards pour le bloc communal) et l’Association des maires de France peut à juste titre déplorer “que la baisse des dotations de l’Etat ne soit revue ni dans son ampleur ni dans son rythme“.

Comment sortir de ce dialogue de sourds entre le gouvernement et les représentants des collectivités territoriales ? La solution passe par la création de nouveaux modes de régulation et de concertation entre le pouvoir central et les collectivités. Le Comité des finances locales ne peut à lui seul constituer ce lieu de la concertation. Le Sénat, qui estime que c’est son rôle, s’est opposé à la création d’un haut conseil des collectivités territoriales. Dans ce cas, la Haute assemblée devrait développer ses outils tels que la Délégation sénatoriale aux collectivités territoriales dont l’action a singulièrement diminué depuis que Jacqueline Gourault n’en est plus présidente. Cette Délégation sénatoriale pourrait aussi instituer un lien organique avec les associations d’élus locaux. C’est d’autant plus important qu’à partir de 2017, avec la fin du cumul des mandats, les parlementaires ne seront plus des élus locaux. Il faut aussi une loi de finances spéciale, dédiée aux finances locales, comme il en existe déjà une pour le financement de la sécurité sociale. Enfin, il faut instaurer un dialogue permanent et un climat de confiance entre les administrations centrales et les collectivités territoriales. En 2015, à l’heure du numérique il n’est plus possible de disposer aussi tardivement des simulations budgétaires pour la préparation du projet de loi de finances. Il ne devrait pas non plus être possible de décider d’une baisse de 20 % des cotisations au CNFPT sans la moindre concertation et information de ses responsables.

Une loi d’expérimentation pour des territoires zéro chômeur de longue durée

ATD Quart MondeC’est une proposition de loi qui vient de loin et on s’étonne qu’elle ne soit pas votée depuis longtemps. Elle est tellement inhabituelle que Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, a saisi le Conseil économique, social et environnemental (CESE) pour avoir un avis avant la discussion au Palais Bourbon. C’est la première saisine du CESE par l’Assemblée depuis le début du mandat législatif. Cette proposition de loi d’expérimentation pour des “territoires zéro chômeur de longue durée”, déposée par le député Laurent Grandguillaume (PS, Côte-d’Or), soutenue par le gouvernement et le groupe PS, sera la première loi d’expérimentation d’origine parlementaire depuis la réforme constitutionnelle de 2003.

Ce concept de “territoires zéro chômeur de longue durée“ est promu par l’association ATD Quart-Monde depuis… 2010. Il s’agit de mettre en place un fonds d’expérimentation dans des territoires qui sera alimenté par les allocations de chômeurs de longue durée volontaires. Il leur serait proposé un contrat à durée indéterminé, financé par ces allocations, dans une entreprise de l’économie sociale et solidaire (possibilité d’élargissement à d’autres secteurs). “Le fond d’expérimentation local réunira, avant de lancer l’expérimentation, collectivités territoriales, organisations patronales, syndicats, acteurs économiques, pour définir collectivement les besoins du territoire“, explique Laurent Grandguillaume, précisant qu’il ne pourra pas y avoir de concurrence avec des entreprises déjà existantes. Les détracteurs de la formule pointent le risque de créer des CDI d’emplois aidés à vie.

ATD Quart Monde explique que cela coûte moins cher de financer un CDI payé au smic à un chômeur longue durée plutôt que de l’indemniser pour compenser son inactivité. L’association a évalué à 15.000 euros par an et par chômeur les dépenses liées à privation d’emploi de longue durée (allocations suivies des fins de droits, RSA, manque à gagner de cotisations…). La réforme constitutionnelle de 2003 qui a reconnu l’organisation décentralisée de la République et la loi organique du 1er août 2003, qui fixe les conditions dans lesquelles les collectivités territoriales volontaires peuvent mettre en œuvre des dispositifs expérimentaux d’innovation sociale, est restée très peu utilisée (RSA, contrat de transition professionnelle, garantie jeunes…).

Quatre territoires ont déjà commencé le recensement des besoins non couverts et des compétences des chômeurs volontaires : Pipriac (Ille-et-Vilaine), Trémery (Nièvre), Mauléon (Deux-Sèvres), Colombey-les-belles (Meurthe-et-Moselle). Les vertus de l’expérimentation sont connues. On ne peut que souhaiter le développement de telles initiatives.

Signalons qu’ATD Quart Monde organise un colloque le 15 septembre à l’Assemblée nationale sur cette loi d’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée »

 

L’artificialisation des sols progresse au rythme d’un département par décennie

artificialisation

Entre 2006 et 2014, en France, 490.000 hectares ont été artificialisés au profit de bâtiments, de parkings et de routes, soit l’équivalent de la superficie d’un département moyen comme l’Ariège ou la Haute-Loire. C’est ce que révèle une étude du bulletin statistique du ministère de l’Agriculture paru cet été. Les deux tiers ont été gagnés aux dépens des terres agricoles. Aujourd’hui, les sols artificialisés constituent 9,3 % du territoire métropolitain. Preuve de l’étalement urbain, près de la moitié des terres artificialisées entre 2006 et 2014 sont destinées à l’habitat individuel et 16 % aux réseaux routiers. La croissance démographique provoque de nouveaux besoins d’espace Après un pic entre 2006 et 2008, la progression se stabilise autour de 55.000 hectares par an depuis 2008.

Le paysage français ne cesse de se modifier. Le ministère de l’agriculture constate aussi que les espaces naturels (sols boisés, landes et friches essentiellement, mais aussi sols nus naturels et zones humides) s’accroissent, certes plus modérément que les espaces artificialisés (10.000 ha par an) sous l’effet de deux flux. D’un côté ils reculent face à la poussée de l’urbanisation ; de l’autre ils gagnent des terres abandonnées par l’agriculture. Aujourd’hui, ces espaces naturels occupent 40 % du territoire. Les sols agricoles couvrent encore la majorité du territoire (51 %) avec 28 millions d’hectares, mais ils ont perdu en moyenne 70.000 hectares par an depuis 2006.

L’artificialisation des sols n’est pas sans conséquence sur les politiques de l’eau, même s’il ne faut pas confondre artificialisation et imperméabilisation. Les espaces artificialisés sont constitués pour deux tiers de sols imperméabilisés : sols non bâtis (routes, parkings, aires de stockage…) et sols bâtis. À noter que moins de la moitié des surfaces dédiées à l’habitat individuel est bâtie ou stabilisée, les pelouses et jardins occupant 57 % des terrains.

Artificialisation 1Depuis 2008, le rythme d’artificialisation a légèrement ralenti. Effet de la crise du bâtiment ou conséquence des lois Grenelle de 2009 et 2010 sur les documents d’urbanisme ? Signe des temps : le ministère du logement soumet actuellement à la consultation du public (jusqu’au 15 septembre) un projet de décret qui permettra d’imposer une part minimale de surfaces non imperméabilisées ou éco-aménageables dans les PLU.

Quelques livres pour ne pas bronzer idiot cet été

L’été et le temps de vacances, c’est l’occasion de vous plonger dans quelques livres parus récemment que vous n’avez pas eu encore le temps de lire. Voici ma sélection de livres  et mes coups de cœur :

Les clés du futur Jean StauneLES CLÉS DU FUTUR. Réinventer ensemble la société, l’économie et la science. Jean STAUNE. Éditions Plon. Préface de Jacques Attali.

Si vous devez lire un seul livre cet été, lisez Jean Staune. L’auteur nous propose de repérer les signes d’un nouveau monde qui émerge et nous donne les clés pour le comprendre. Évolutions sociales, nouvelle économie, révolution scientifique, pratiques entrepreneuriales inédites. Dans ce grand ouvrage de synthèse, toujours érudit sans être pédant, Jean Staune nous permet de comprendre les mutations que vit notre monde et exploiter les opportunités que ces changements vont engendrer. “Seul ce qui change une vision du monde est important“, écrit Jean Staune.

L’humanité vit un moment crucial que le philosophe de sciences nous permet de comprendre avec des exemples toujours pédagogiques. Ce livre est aussi un message d’optimisme. Comment être acteur de cette nouvelle civilisation ? L’auteur nous hisse à une hauteur de vue qui rend dérisoires nos polémiques à courte vue. Cet humaniste lucide ne perd pas pour autant le sens des réalités quotidiennes et montre comment le nouveau monde qui naît nous oblige à changer de lunettes.

L’auteur, philosophe des sciences, est enseignant dans le MBA du groupe HEC et expert de l’Association pour le progrès du management. Il est notamment l’auteur du best-seller Notre existence a-t-elle un sens ? (Presses de la Renaissance, 2007). 

L'Etat recomposé

L’ÉTAT RECOMPOSÉ. Sous la direction de Patrick Le Galès et Nadège Vezinat. Presses universitaires de France.

Des délégations de service à la décentralisation, de la réforme hospitalière à la modernisation de l’action publique, l’État et plus généralement la sphère publique vivent une profonde recomposition. Cet ouvrage rassemble une série d’articles qui mettent en perspective ces évolutions qui se font sous contrainte. L’ensemble dégage l’idée que l’État n’a plus le monopole de l’autorité publique. Comme l’écrit Patrick Le Galès, “Les États sont devenus plus différenciés, plus insérés dans des réseaux, des organisations transnationales, des négociations avec des groupes et des acteurs privés transnationaux“.

En s’appuyant sur des études pluridisciplinaires, ce livre traite des mutations de l’État en termes de capacité à agir, de justice sociale et de démocratie. À signaler les articles d’Émilie Biland sur la fonction publique territoriale et la réforme de l’État et de Jean-Fabien Spitz sur l’État social et la mondialisation.

Ce livre est présenté par Patrick Le Galès, politiste et sociologue, directeur de recherche au CNRS et professeur à Sciences Po. Il est coordonné par Nadège Vezinat, maîtresse de conférence à l’université de Reims Champagne-Ardenne. Ont contribué à l’ouvrage Émilie Biland, Jean-Paul Domin, Patrick Le Galès, Émilien Ruiz, Jean-Fabien Spitz, Nadège Vezinat.

LE NOUVEL ÉGOÏSME TERRITORIALLE NOUVEL ÉGOÏSME TERRITORIAL. Le grand malaise des nations. Laurent Davezies. Coédition Seuil-La République des idées

Vous avez aimé La crise qui vient, alors lisez ce livre de Laurent Davezies pour comprendre les mouvements des plaques tectoniques territoriales. Les logiques redistributives entre régions riches et pauvres ne fonctionnent plus comme autrefois. Montée du régionalisme, exigence d’autonomie, voire d’indépendance… On assiste aujourd’hui à une fragmentation des nations, dans les pays industriels comme dans les pays en développement. Le modèle de cohésion territoriale est remis en cause.

Parmi ces égoïstes des régions riches, chacun risque d’être perdant, sauf peut-être les micro-États les plus riches, prévient l’économiste qui propose des solutions pour maintenir une certaine idée de la démocratie territoriale, même s’il cherche encore une théorie de la décentralisation.

Citation : “Il est fort possible que nous soyons rentrés dans l’automne de la solidarité et de la cohésion entre les territoires. C’est au moment où l’égalité territoriale dispose d’un nouveau ministère, éponyme, qu’elle va connaître un recul“.

Laurent Davezies est professeur au CNAM. Économiste du développement territorial, il a notamment publié, au Seuil, La République et ses territoires (2008) et La crise qui vient (2012).

LE PRINCIPE DÉMOCRATIE

LE PRINCIPE DÉMOCRATIE Enquête sur les nouvelles formes du politique. Albert OGIEN et Sandra LAUGIER. Éditions La Découverte. Collection Cahiers libres

De nouvelles formes d’effervescence politique sont apparues. Rassemblements et occupations, contestations des pouvoirs, mobilisations transnationales, insurrections civiles, désobéissance civile : ces mouvements expriment certes un mécontentement, un sentiment d’injustice, de colère et de désespoir. Mais ils révèlent aussi la volonté des citoyens de s’organiser pour contrôler directement ce que font leurs dirigeants. Les deux auteurs étudient, d’un double point de vue sociologique et philosophique, cette évolution.

Le livre dessine ainsi les contours de ces manières d’agir qui traduisent une nouvelle forme de vie politique et morale. Les auteurs étudient ces formes émergentes et pragmatiques du politique qui prennent la démocratie pour principe afin d’élargir la sphère du politique, le pouvoir des citoyens, les capacités de tous.

Albert Ogien est sociologue, directeur de recherches au CNRS, directeur de l’Institut Marcel-Mauss (CNRS-EHESS). Il est notamment l’auteur de L’Esprit gestionnaire (EHESS, 1995). Sandra Laugier est professeure de philosophie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, membre de l’Institut Universitaire de France, directrice du Centre de philosophie contemporaine de la Sorbonne.

 

Comment répondre au grand désarroi des élus ruraux

Maires 1Le gouvernement est-il conscient de la colère qui enfle dans les territoires ruraux et de l’inquiétude croissante des élus de ces territoires ? J’animai hier Le Direct de l’AMF, WebTV interactive réalisée avec IDEAL Connaissances. L’émission était consacrée à l’avenir des communes et territoires ruraux et j’ai clairement perçu un basculement de l’opinion des élus sur les réformes en cours. Dans leurs messages sur Internet, les maires ont manifesté une grande inquiétude, beaucoup ayant le sentiment que la disparition des communes rurales est désormais programmée. La baisse des dotations de l’État et la révision des schémas départementaux de coopération intercommunale, avec le relèvement des seuils démographiques attisent les peurs et la colère. Certes, des aménagements techniques sont prévus pour l’interco avec une prise en compte d’un coefficient de densité de population comme dans d’autres domaines. Aujourd’hui, députés et sénateurs, réunis en commission mixte paritaire, sont parvenus à un accord : le seuil est fixé à 15.000 habitants. Le marathon de la réforme territoriale s’achève après trois ans de débats, de production législative continue et d’annonces parfois contradictoires qui ont fini par décourager les élus locaux.

Les maires dressent l’inventaire des mesures qui complexifient sans cesse la gestion locale (transferts Gemapi, instruction des permis de construire avec Alur, aménagement des rythmes scolaires…). On leur avait annoncé la disparition des départements pour les rétablir ensuite mais avec des compétences limitées dans le soutien aux territoires. Maintenant, les maires et élus intercommunaux constatent aussi les premiers effets de la baisse des dotations qui obère leur capacité d’investissement. Au delà des nouvelles lois, ils voient au quotidien les moyens humains de leurs interlocuteurs des services déconcentrés de l’État se réduire inexorablement et déplorent des fermetures de services publics prises sans concertation, malgré les promesses.

Pour autant, les élus des territoires ruraux ne sont pas résignés. Jean-Louis Puissegur, président de la commission Communes et territoires ruraux de l’AMF, maire de la petite commune de Pointis-Inard, 854 habitants en Haute-Garonne, fait remarquer que les élus ruraux font vivre la démocratie locale au quotidien, qu’ils constituent un immense réseau de plus de 500.000 citoyens engagés dans l’animation de leur territoire, toujours moins chers pour les finances publiques que l’administration lointaine. Au moment où on parle tant des valeurs de la République et du “vivre ensemble“, attention à ne pas tuer un modèle de solidarité de proximité qui irrigue le territoire français.

Maires 2

Comment répondre au désarroi des maires ruraux ? Les associations d’élus locaux se mobilisent : manifestations multiples pour l’Association des maires ruraux, journée nationale d’action prévue le 19 septembre prochain à l’initiative de l’Association des maires de France. L’AMF veut surtout faire entendre la voix des territoires. Corine Hourcade-Hatte, membre de la commission Communes et territoires ruraux de l’AMF, maire de Bellac et présidente de la communauté de communes du Haut Limousin qui compte 18 communes, 12.700 habitants pour une densité de 23 habitants au km2, résume bien la problématique : “le plus important, c’est le projet que nous construisons sur notre territoire, c’est l’accès à Internet, aux services publics, aux transports dont ont besoin les habitants, c’est la confiance avec l’État pour mettre en œuvre nos politiques mais cette confiance se délite aujourd’hui.“

De la loi MAPTAM à la loi NOTRe, la réforme territoriale qui s’achève – enfin ! – a été essentiellement consacrée au meccano institutionnel, avec un luxe de détails et de schémas prescriptifs. En 1982, l’acte 1 de la décentralisation de Pierre Mauroy et Gaston Defferre reposait sur la confiance faite aux élus locaux et sur une vision du développement local, dans l’esprit du Rapport “vivre ensemble“ d’Olivier Guichard. On est loin aujourd’hui du souffle fondateur. Pour répondre au désarroi des maires, il faut à nouveau écrire un projet commun et construire une vision partagée pour l’avenir des territoires ruraux, comme urbains, qui façonnent la géographie de la France et sa longue histoire.

 

La laïcité, une liberté et non une restriction

Capture d’écran 2015-06-19 à 11.49.05“Vivre-ensemble, valeurs de la République et laïcité, quel rôle et quels outils pour les maires ?“ : c’est le thème passionnant et souvent passionné du débat que j’ai eu la chance d’animer, hier, dans le cadre des Assises des petites villes de France (APVF). Les élus locaux ne cachent pas les difficultés auxquelles ils sont confrontés, et cela bien avant les attentats de janvier dernier, quand il s’agit de faire vivre, au quotidien, la pratique républicaine de laïcité : tentations et enfermements communautaristes, délitement du lien social, crispations, confusions et invectives. Quelle laîcité ? Certains en font un mot magique qui réglerait tous les problèmes de notre société et d’autres l’instrumentalisent pour mieux exclure. Pour sortir du piège, je vous propose d’être au clair avec le principe de laïcité en relayant la définition que Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, en donne et qui mérite d’être partagée par tous les responsables publics.

Capture d’écran 2015-06-19 à 11.48.40Jean-Louis Bianco nous livre un définition limpide de la laïcité qu’il ramène à trois idées simples : “Premièrement, la laïcité est une liberté, liberté de croire ou de ne pas croire, liberté de changer de religion, liberté d’exprimer ses convictions, y compris religieuse, dans l’espace public. C’est une liberté qui s’exerce comme toutes les autres libertés dans les limites de la Déclaration des droits de l’Homme, dans la mesure où elle ne porte pas atteinte à la liberté d’autrui. C’est donc une erreur, parfois commise de bonne foi par des gens qui ne veulent pas respecter la loi, de croire que la conviction religieuse ou philosophique, c’est seulement une affaire de lieux de culte ou de vie intime. Deuxièmement, la laïcité, c’est l’indépendance de l’État et sa neutralité par rapport aux religions, neutralité du service public, y compris si il est exercé par des personnes de droit privé, neutralité des agents qui exercent une mission de service public qui ne doivent manifester aucune préférence et aucun signe d’appartenance ou de conviction religieuse. Cette neutralité ne s’étend pas aux usagers du service public, sauf des usagers un peu particuliers que sont les élèves de l’école publique. Troisièmement, la laïcité, ce n’est pas seulement préserver la liberté d’autrui et permettre la coexistence de gens d’origines et de convictions différentes, c’est le fait qu’au delà de ces origines, de ces convictions, de ces sympathies, nous sommes toutes et tous des citoyens à égalité de droits et de devoirs“. Tout est dit autour de ses trois idées simples.

Les maires sont bien sûr d’accord avec cette définition mais ils se heurtent à des difficultés dont ils ont fait part à la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, venue débattre avec eux de ces problèmes. Ces difficultés sont loin des débats médiatiques tels que les menus dans les cantines scolaires qui se règlent la plupart du temps de façon pragmatique, comme le montre une étude menée par l’APVF auprès de ses adhérents. Antoine Homé, maire de Wittenheim, dans l’agglomération de Mulhouse, observe que des parents pratiquent le repli communautaire en choisissant pour leurs enfants l’enseignement à distance. Ce retrait de l’école représenterait dans l’agglomération mulhousienne, l’équivalent des effectifs d’une école publique. Et de citer aussi les restrictions sur les sorties scolaires des parents qui ne veulent pas de visites au musée pour leurs enfants ou n’acceptent pas d’absence de plusieurs jours pour leurs filles. Pour promouvoir le vivre-ensemble, les maires veulent utiliser tous les leviers possibles. C’est par exemple, les temps d’activités périscolaires (TAP) où l’éducation artistique et culturelle a une fonction émancipatrice. Dans le cadre des projets éducatifs territoriaux, on fait aussi de l’éducation à la citoyenneté. De plus en plus d’initiatives sont prises pour sortir les enfants de l’enfermement culturel, pour recoudre le tissu social. Cela passe aussi par la fermeté des maires employeurs pour faire respecter la neutralité du service public par leurs agents, par les politiques d’habitat qui renforce la mixité sociale contre les enfermements communautaires. Un travail patient mené en profondeur, une action permanente, loin du bruit médiatique qui exaspère les passions et attisent les peurs.

La résilience, une idée neuve pour les territoires

Territoires résilientsLe psychiatre Boris Cyrulnik a vulgarisé le concept de “résilience“ qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression et pour se reconstruire. Le mot a fait florès et on a commencé à parler de résilience des territoires il y a quelques années, quand des villes ou villages devaient se reconstruire après une catastrophe telle qu’un tremblement de terre ou un raz de marée. Voici, maintenant, qu’on parle de territoires résilients comme d’une attitude de gestion territoriale qui peut concerner tous les territoires, une nouvelle façon d’aménager et de planifier plus souple et adaptables aux circonstances et au contexte local. Dans le cadre de la préparation de la COP21, la Conférence mondiale sur le climat qui se tiendra à Paris en décembre, le Commissariat général au développement durable (CGDD) a engagé une réflexion prospective sur le thème de la résilience des villes et des territoires. Pour les experts du CGDD, la résilience des territoires permet de composer avec la complexité, en recourant à des leviers “comme l’apprentissage, l’innovation, le développement de la coopération et de la solidarité entre les acteurs“.

Les perturbations sont permanentes dans un monde où les changements s’accélèrent, souvent par crises et ruptures. Parmi les exemples de résiliences, le CGDD cite Roanne et sa stratégie de filières, la communauté de communes du Mené et sa transition énergétique, Laval et sa recomposition urbaine. L’approche est alors systémique et invite à intégrer toutes les dynamiques en présence. Elle suppose d’observer les changements, d’évaluer leurs effets, d’actualiser les réponses apportées, bref “d’appréhender dans une vision stratégique les perturbations du système territorial et urbain, endogènes ou exogènes, pour les éviter ou en limiter les effets“, selon le CGDD.

Au delà des effets de mode et de la magie des mots, la résilience est assurément une attitude parfaitement adaptée à notre époque où il faut agir différemment sur les fragilités territoriales. La seconde moitié du XXème siècle a été marquée par la culture du risque zéro et par la croyance en la toute puissance de l’action publique. Quand des communes du Var, marquées par des inondations plus fréquentes, repensent leurs règles d’urbanisme pour “faire avec“ ces phénomènes climatiques, elles deviennent résilientes. Pour autant, la résilience n’est pas l’acceptation de la fatalité, c’est une démarche d’adaptation permanente, de plasticité, qui invite à rompre avec le conformisme administratif. Qu’il s’agisse de résilience ou d’autres concepts tels que le design social, une culture inédite de gouvernance est peut-être en train d’émerger, pour peu qu’on veuille bien s’emparer de ces nouveaux outils.

La vigueur retrouvée des départements

 

Hollande Carcassone 1Le nouveau président de l’Assemblée des départements de France (ADF), Dominique Bussereau, n’a pas été élu pour faire de la figuration et il entend bien défendre et renforcer l’action des conseils départementaux, comme le prouvent ses premières déclarations. Le prochain cadre institutionnel issu de la réforme territoriale rend aux départements une place centrale. Deux citations du président de la République permettent de mesurer le chemin parcouru depuis le lancement de la réforme. Dans une tribune à la presse régionale, en juin 2014, le président de la République écrivait “Le conseil général devra à terme disparaître“, (…) “L’objectif doit être une révision constitutionnelle prévoyant la suppression du conseil général en 2020“. Un an plus tard, à Carcassonne, le 19 mai, François Hollande prononce un hommage au département : “le conseil départemental, qui a été concentré sur ses missions, clarifié quant à ses compétences, et c’est bien que le conseil départemental puisse être justement le coordinateur de l’ensemble des collectivités pour assurer cette proximité“. Entre temps, plusieurs scénarios ont été proposés par le gouvernement dont le maintien du conseil départemental uniquement dans les zones rurales. Le grand transfert des collèges, des routes, du transport scolaire aux régions figuraient initialement dans le projet de loi NOTRe. Au fil du débat parlementaire, tout cela est progressivement abandonné. Retour à la case départ.

Même si demain les départements ne bénéficient plus de la clause de compétence générale, leur rôle va être affermi par la création des grandes régions qui justifie la nécessité d’un échelon intermédiaire. Pour autant, les départements évoluent et leurs responsables, élus et directeurs généraux, ne se contentent pas du statu quo. Ils sont pro-actifs. L’étude que j’ai pilotée auprès des DRH des départements il y a quelques mois pour l’Observatoire social territorial de la MNT et l’ADF, montre que 44 % des départements sont dans des démarches de mutualisation entre départements ou avec d’autres niveaux de collectivités (centrales d’achat, services d’incendie et secours, laboratoire d’analyses, restauration collective dans les collèges, politiques environnementales, archéologie préventive…). Des rapprochements ont été amorcés entre départements, l’exemple le plus abouti étant le projet de fusion entre Haute-Savoie et Savoie qui aurait pu déjà se concrétiser si le gouvernement avait accepté de l’inclure dans la loi comme le demandaient leurs deux présidents et comme il avait accepté de le faire pour la création de la Métropole de Lyon.

La priorité pour les départements est maintenant de retrouver des marges de financière. En période de crise, leurs dépenses sociales progressent inexorablement. Là aussi, il va falloir inventer de nouveaux modes d’action davantage orientés vers le développement social que par la politique de guichet.

Les Français sont attachés aux départements. Souvenez-vous de la mofication des plaques d’immatriculation et de la levée de boucliers qui a empêché qu’on supprime les numéros de départements sur les véhicules. Lors de l’acte 2 de la décentralisation, le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin avait lancé une réforme régionaliste qui s’est terminée par un renforcement des compétences départementales. On connaît la fameuse formule du footballeur anglais Gary Lineker : “Le football est un sport qui se joue à onze contre onze, mais à la fin c’est toujours l’Allemagne qui gagne“. On peut l’adapter facilement aux réformes territoriales en constatant qu’à la fin c’est toujours le département qui gagne. Il le fait en prouvant sa légitimité et en s’adaptant en permanence.

La dette des collectivités territoriales ne baissera pas

Dette et investissement

L’endettement public, c’est comme le cholestérol : il y a le bon endettement et le mauvais. Mais les “médecins“ des finances publiques ne font pas aujourd’hui la différence. En baissant les dotations aux collectivités territoriales, ils veulent faire d’une pierre deux coups en forçant ces collectivités à contracter leurs dépenses et en leur demandant de contribuer à la baisse du déficit de l’État. On ne répétera jamais assez que la dette des collectivités locales françaises ne porte que sur des dépenses d’investissement. Aujourd’hui, cet investissement public local est vertueux quand il concerne la transition énergétique, l’entretien du patrimoine ou la mise à niveau des équipements publics et infrastructures que l’État a transféré aux pouvoirs locaux.

Paradoxe, l’INSEE vient de publier une étude montrant que le déficit public se réduit, surtout pour les administrations publiques locales alors qu’il s’accentue légèrement pour les administrations publiques centrales. Il y a toujours un effet cyclique, l’investissement local recule fortement à la suite des élections municipales (- 9,6 % en 2014 après + 5,2 % en 2013). Mais au delà des cycles électoraux et financiers, la dernière note de conjoncture de la Banque postale confirme la contraction significative des dépenses d’investissement pour 2015. Cette diminution, même moins forte qu’en 2014 (- 3,9 milliards d’euros après – 5 milliards en 2014), entraînerait pour les collectivités locales un recours à l’endettement plus limité que les années précédentes. Selon la Banque postale, l’encours de dette (176,6 milliards d’euros) afficherait ainsi une hausse de 3,3 milliards d’euros (+ 1,9 %), soit la plus faible progression en valeur depuis 2003.

Attention, toutefois, aux effets d’optique. L’investissement public local va repartir, tiré par les grandes collectivités locales qui auront automatiquement recours à l’emprunt pour le financer, faute de capacité d’autofinancement. Signe des temps, Moody’s lance une nouvelle agence de notation de crédit dédiée au secteur public en Europe, “Moody’s Public Sector Europe“ (MPSE), première du genre, ayant vocation à accompagner le développement du marché européen de la dette publique. Moody’s prévoit une hausse croissante de la dette du secteur public (hors dette de l’État) dans l’Union européenne avec une progression annuelle de plus de 2,5 %. L’agence de notation anticipe des besoins de financement du secteur public de l’ordre de 180 milliards d’euros par an d’ici 2016, d’autant que le contexte est favorable pour émettre sur les marchés obligataires à des conditions avantageuses. Pour la France, la faiblesse persistante des taux d’intérêt et la réforme territoriale renforçant les métropoles et les futures grandes régions vont forcément accentuer cette tendance.