Quand les données publiques boostent les transports publics

 

Cette histoire donne des idées à tous les responsables de transports publics. C’est une innovation étonnante qui n’a rien coûté, c’est seulement une utilisation intelligente des données publiques. Le métro rennais connaissait des pics de fréquentation le matin avec une saturation des équipements. Fallait-il augmenter l’offre avec de nouvelles rames ou des lignes de bus alternatives ? Les responsables rennais et l’opérateur de transports publics Keolis ont essayé de comprendre les raisons de la saturation du métro et ont travaillé sur les données de fréquentation. Ils ont réussi à fluidifier le trafic pendant l’hyperpointe du matin en négociant avec les responsables de l’université le décalage des horaires de début de cours. Jusqu’en 2012, tous les cours commençaient à 8h. L’université a accepté une expérimentation avec une rentrée des cours repoussée  à 8h15 (licence 3 et master) pour 6.000 étudiants et à 8h30 (licence 1 et 2) pour 8.000 étudiants. Bilan en 2013 : un écrêtement des flux métro en hyper-pointes du matin de moins 5%, avec une hausse de fréquentation globale de 6% et une baisse de la charge moyenne des rames de 17%. Participant à un débat sur la mobilité urbaine le semaine dernière dans le cadre d’Innovative City Convention à Nice, Noël Philippe, directeur général des services urbains de Rennes Métropole, se voulait modeste car à long terme, cela ne résout pas tous les problèmes de fréquentation mais ce simple changement concerté avec une catégorie d’utilisateurs a permis de reporter d’importants investissements, tels que l’achat de nouvelles rames. Cette innovation n’est pas anecdotique, d’autres utilisations des données publiques sont développées à Rennes qui est une des premières villes françaises à donner la priorité à l’open data. Un premier concours avait été ouvert en octobre 2010. Aujourd’hui 143 jeux de données en ligne sont accessibles. Les données transports sont accessibles en temps réel sur l’application officielle m.starbusmetro.fr.

À l’exemple de Rennes, certains responsables du STIF (Syndicat des transports d’Ile-de-France) se prennent à imaginer qu’on puisse fluidifier la fréquentation des RER franciliens en décalant les horaires de bureau dans certaines entreprises et pourquoi pas moduler les montants du VT (Versement transport) que paient les entreprises en donnant un bonus à celles qui privilégieraient des horaires décalés. On n’en est pas encore là mais, en région parisienne aussi, une bonne utilisation des données publiques peut permettre d’améliorer la qualité de service des transports publics.

Dans le cadre du 3ème concours Dataconnexions organisé par Etalab qui récompense les meilleurs projets utilisant les données publiques, l’application TRANQUILIEN proposée par la SNCF Transilien vient d’être récompensée. Elle permet aux voyageurs des trains RER d’Ile-de-France (à l’exception des lignes du RER A et B gérées conjointement avec la RATP) de connaître en temps réel la fréquentation d’un wagon d’un train de banlieue. L’objectif de l’application est d’anticiper l’affluence dans les trains pour aider les voyageurs à trouver une place assise et, pour ceux qui le peuvent, éviter les périodes de pointe les plus chargées. Alors que le taux d’occupation des trains n’est que de 40% en moyenne, cela peut parfois atteindre 200% en heure de pointe. Il suffit de renseigner son origine, destination ainsi que l’horaire du train souhaité afin de connaître une estimation de son affluence. Les trains correspondant à l’itinéraire souhaité s’afficheront de trois couleurs différentes. Si une des sections du train s’affiche en vert, cela signifie que l’on peut très certainement voyager assis. Si c’est en jaune, on peut probablement encore trouver une place assise. En revanche, si c’est en rouge, il y a peu de chances de trouver une place assise et, s’il le peut, le voyageur peut décaler son trajet pour voyager plus confortablement.

Plusieurs sources rentrent en compte dans la prévision : des données de remplissage passées, des données de contexte susceptibles d’influencer la charge des trains (par exemple les vacances) et des informations en temps réel « crowdsourcées » par les voyageurs sur la charge de leur trains. « Les 3 millions de voyageurs sont l’intelligence de cette application, résume BénédicteTilloy, directrice de la SNCF Transilien, plus les voyageurs participent, plus les renseignements seront fiables ». Les prédictions se basent sur des données fournies par SNCF Transilien et sur les informations de taux d’occupation remontées par les utilisateurs en temps réel. Tranquilien a déjà été testée depuis début mai par 2.400 agents Transilien, eux-mêmes utilisateurs des trains de banlieue. Et ça marche.

Mariages homosexuels : Valls donne aux maires la clé pour exercer la clause de conscience

C’est une circulaire très astucieuse que Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, a adressée aux préfets sur l’application des nouvelles dispositions sur le mariage aux personnes de même sexe. Le texte est ferme dans la forme, il  demande aux préfets de signaler au procureur de la République tout comportement d’un officier d’état civil qui aurait pour objet d’empêcher le mariage de deux personnes de même sexe sur le territoire d’une commune. Sur le fond, c’est une circulaire d’apaisement qui apporte aux maires une solution s’ils veulent exercer la clause de conscience que le président de la République leur avait promise au dernier congrès des maires avant de se rétracter le lendemain en recevant les associations militantes de ce nouveau droit. La circulaire rappelle que, pour qu’un mariage soit valablement célébré en France, il doit l’être par un officier d’état civil du lieu du domicile ou de la résidence de l’un des deux époux ou de l’un de leurs parents. Les élus locaux, officiers d’état civil, exercent leurs fonctions sous le contrôle du procureur de la République. Il ne peut être envisagé que le préfet utilise son pouvoir de substitution dans un domaine de compétence du procureur de la République. Le maire et les adjoints sont officiers d’état civil, mais la circulaire ministérielle précise que ces fonctions d’officier d’état civil « peuvent être déléguées à un conseiller municipal en cas d’absence ou d’empêchement du maire et des adjoints à condition qu’une délégation leur ait été donnée par le maire ». Bref, il suffira au maire pour exercer sa clause de conscience de trouver un conseiller municipal volontaire et de lui signer une délégation. On imagine mal (sauf dans de très petites communes) qu’il ne se trouve pas un conseiller municipal de la majorité ou d’opposition pour célébrer alors le mariage entre deux personnes du même sexe.

La circulaire rappelle opportunément que le mariage doit pouvoir être célébré dans toutes les communes de la République. L’Etat est garant du respect de l’égalité des droits sur tout le territoire. Le ministre de l’Intérieur précise que le refus de célébration constitue une voie de fait car la liberté du mariage a été reconnue par le Conseil constitutionnel comme l’une des composantes de la liberté individuelle. Le juge des référés peut donner injonction au maire de procéder à la célébration sans délai, éventuellement sous astreinte. Le maire est également exposé au risque d’une demande de dommages et intérêts. Seul le procureur de la République peut en effet s’opposer au mariage s’il estime qu’il pourrait être atteint par une cause de nullité et il appartient au maire de le saisir lorsqu’il existe selon lui des indices sérieux laissant présumer une absence de consentement libre des époux. La décision finale de célébrer ou non le mariage relève de l’autorité judiciaire, c’est-à-dire, in fine, du juge civil.

Si le motif du refus tient à l’orientation sexuelle des époux, l’officier d’état civil s’expose aux peines de cinq ans d’emprisonnement et de 75.000 euros d’amende pour délit de discrimination. « Il appartient donc au maire de prendre toute mesure afin qu’un officier d’état civil puisse être disponible au sein de sa mairie et de s’abstenir de prendre des mesures pour empêcher cette disponibilité », recommande la circulaire ministérielle. On ne saurait être plus clair pour mettre en œuvre la clause de conscience et inciter les maires que leurs convictions personnelles empêchent de célébrer ce type de mariage à s’organiser avec les autres membres du conseil municipal. Bref, une mesure d’apaisement si tout le monde joue le jeu et un mode d’emploi qui permet aux maires opposés au mariage de personnes de même sexe de trouver une solution pragmatique sans se déjuger, ni prendre la posture du martyr.

 

À la recherche des classes moyennes

Voilà un petit livre dense qui traite d’une question centrale : la définition et l’évolution des classes moyennes. Logement, politiques sociales, familles nucléaires, consommation et emploi, Julien Damon dresse les contours de ces classes moyennes et s’interroge sur leur évolution. En France, on parle de leur déclin. L’auteur décrit les “quatre “e“ des difficultés des classes moyennes“ : effritement, écrasement, étalement, émiettement. La dynamique sociale des années 1960 et 1970 s’est ralentie, certains parlent d’une évolution vers une société en sablier, avec aux extrémités les très riches et les pauvres. La thèse de la “démoyennisation“  est solidement argumentée mais l’auteur la relativise sur la longue période. Julien Damon synthétise l’ensemble des données sur les classes moyennes et conclut qu’en France et en Europe, sur la longue période, on n’observe “ni déclin massif, ni paupérisation généralisée“.

À l’échelle mondiale, les choses sont différentes. Aux Etats-Unis, l’érosion de la middle class (désindustrialisation, perte de pouvoir d’achat, baisse des mariages, surendettement…) a contraint l’administration Obama à réagir avec la Middle Class Task Force animée par le vice-président Joe Biden. Partout dans le monde, la place des classes moyennes permet de mesurer le développement des pays. On constate l’éclosion d’une classe moyenne globale Dans les pays émergents, les classes moyennes sont des moteurs de croissance et de confiance, elles aspirent à la démocratie et à la consommation (immenses débouchés pour les exportateurs français). L’auteur conclut qu’ “en Occident, les classes moyennes, considérées plus ou moins à raison comme crépusculaires, sont toujours gage de stabilité institutionnelle mais leur déstabilisation, observée ou fantasmée, est lourde de menaces“.

Professeur associé à Sciences Po, Julien Damon, ancien chef du service Questions sociales au Centre d’analyse stratégique, est notamment l’auteur de nombreux ouvrages sur les politiques publiques sociales et la lutte contre l’exclusion parmi lesquels Eliminer la pauvreté (PUF, 2010), Des villes à vivre (Odile Jacob, 2010), L’exclusion (Que sais-je ? PUF, 2008), La Question SDF. Critique d’une action publique (PUF, 2002).

Presses Universitaires de France. Collection « Que sais-je ? ». 128 pages. 9.00 euros.

ISBN : 978-2-13-061850-8

La citoyenneté au cœur de la ville intelligente

 

La deuxième édition d’Innovative City Convention qui vient de se tenir à Nice a rencontré un grand succès. On y a parlé bien sûr technologies, smart grids, villes numériques et interconnectées mais on y a encore plus parlé de citoyenneté et d’usages. Comme l’indiquait Edzard Overbeek, vice-président de Cisco Services, « la technologie ne peut rien toute seule ». Les systèmes intelligents urbains deviennent de plus en plus collaboratifs dans la production des données et leur utilisation. Ce que Wikipédia a été à l’information encyclopédique, on le retrouve dès maintenant dans la gestion urbaine. Qu’il s’agisse de mobilité, d’énergie, de logement, ce sont les données fournies par les habitants des villes qui permettent de trouver des solutions simples à des situations de plus en plus complexes. On sait aujourd’hui anonymiser ces données et garantir confidentialité et respect des droits humains. Pour développer ces villes intelligentes, il faut aussi des élus locaux qui portent un projet pour leur territoire et exercent pleinement leur leadership. Au cours des débats d’Innovative City Convention, on a pu se rendre compte que l’articulation entre projets locaux et politiques nationales n’était pas toujours assurée. De même, la législation et la réglementation sont souvent en retard par rapport aux avancées technologiques. Et pourtant, pour survivre et se développer, les villes, toujours plus complexes, doivent s’adapter en permanence et ont besoin de systèmes intelligents. Cette gestion intelligente de la ville repose sur un écosystème dont toutes les composantes sont solidaires : on agit, par exemple, à la fois sur la production d’énergie, sur la mobilité et le logement, l’écosystème reposant sur la bonne utilisation des données et sur leur combinaison. À partir de cela, on sait aujourd’hui gérer des modèles prédictifs qui vont simplifier la mise en œuvre de grandes politiques publiques locales dans des domaines tels que la santé, les transports, la gestion de l’eau ou des déchets.

Quelle ville veut-on construire ? Les élus locaux venus de Corée (Busan), Russie (Skolkovo) ou Italie (Gènes) ont présenté leurs projets. Des représentants d’entreprises ont montré des réalisations. La ville intelligente diffère selon les pays et les continents, les défis et les projets des élus de Buzan ou de Gènes ne sont pas les mêmes. En Asie, c’est l’impératif d’une démographie galopante et en Europe l’adaptation de vieilles villes qui doivent rester inclusives. En ouverture des débats, le président du Comité économique et social européen, Henri Malosse, déclarait que « la ville est lieu de transmission, lieu de fraternité, il faut voir la ville inclusive comme un projet de société ».  On rêve parfois de villes nouvelles dans lesquelles s’inventeraient les systèmes intelligents, mais « le vrai défi n’est-il pas de rendre intelligentes des villes existantes? », s’est interrogée l’ancienne ministre Nathalie Kosciusko-Morizet. Pour elle, « la valeur ajoutée est plus dans les usages que dans les équipements ».

Les modèles économiques des smart grids et autres systèmes intelligents ne sont pas encore totalement stabilisés mais les avantages sont connus et avérés : efficience, création de valeur, meilleure utilisation de la ressource. Michael Dixon, directeur général du projet d’IBM, Global Smarter Cities, a ainsi montré des exemples très innovants à partir de l’utilisation d’analyses prédictives. Le Comté d’Hamilton a pu réduire le décrochage scolaire de 25% avec l’analyse prédictive. En Allemagne, les sociétés d’électricité ont pu baisser leurs opérations de maintenance de 30% tout en augmentant la disponibilité de 95% par analyse prédictive. L’économie collaborative qu’on observe à l’échelon local dans la ville intelligente, existe aussi à l’échelle globale pour les entreprises spécialisées dans cette nouvelle économie, travaillant de plus en plus en réseaux. Charbel Aoun, vice-président smart cities de Schneider Electric, a parfaitement résumé le tryptique du nouveau modèle de développement de cette économie de la ville intelligente : Les citoyens au centre, la technologie comme catalyseur, et les entreprises comme partenaires de confiance.

Illustration : Nathalie Kosciusko-Morizet a introduit la séance d’ouverture d’Innovative City Convention

 

Pouvoirs locaux : droits de l’homme et développement durable, un même combat

Je reviens de Nantes où je participais au Vème Forum mondial des droits de l’homme, un rendez-vous désormais incontournable qui honore la cité de l’Edit de Nantes et de la traite négrière. Plus de 4.500 participants issus de plus de 100 pays différents. Il fallait entendre les représentants chinois, tunisiens ou maliens pour ne pas oublier que des droits de l’homme aussi indispensables que l’accès à l’eau, à la sécurité alimentaire, au logement, à l’énergie, à la santé ou à la formation trouvent leur pleine réalisation dans les politiques territoriales. Pour les participants issus de la vieille Europe, ces droits semblent aussi naturels que l’air que nous respirons. Nous résumons les droits humains trop souvent à leur violation en matière de droits politiques, d’accès à une justice équitable ou de respect des victimes des conflits armés. Lors de la séance d’ouverture que j’ai eu l’honneur d’animer, un des fondateurs du Forum, Pierre Sané, ancien secrétaire général d’Amnesty International qui fut aussi directeur général des sciences sociales et humaines de l’UNESCO, a eu raison de rappeler que la première violation des droits de l’homme concerne la pauvreté. Pas de droits humains sans lutte contre la pauvreté qui est une violation de la dignité humaine.

Je retiens de ce Forum les paroles fortes du chinois Zhou Hongling, directeur de l’Institut de l’éducation civil Xin Shidai de Pékin, qui loin de la langue de bois habituel, déclarait : « Pour l’industrialisation et l’urbanisation de la Chine, on a piétiné les droits humains, nous avons payé le prix du sang ».  Construction de nouveaux quartiers à marchée forcée, expulsions et répression des habitants qui s’y opposent et le payent de leur vie. Avons-nous conscience de cette réalité, de l’importance du droit de l’urbanisme, du caractère prioritaire des droits des habitants,  nous qui, en France, nous empoignons sur le transfert de la compétence urbanisme à l’échelle intercommunale ? En écrivant cela, il ne s’agit pas de relativiser nos débats hexagonaux mais de rappeler à mes amis, élus et responsables territoriaux, qu’ils  exercent une mission centrale où se jouent le respect de droits humains, du droit de cité. En appliquant nos procédures, par delà nos gestes techniques, il ne faut jamais oublier la finalité de cette action publique. La confrontation et le partage d’expériences avec des représenants de territoires venus du monde entier est salutaire pour en être pleinement conscient. Le Coréen Kyung-seo Park, président du comité de pilotage du Forum mondial des villes pour les droits de l’homme de Gwangju, a rappelé avec sagesse qu’il faut construire aujourd’hui des villes en garantissant les mêmes droits pour tous les habitants, en faisant vivre le principe de justice sociale et en reconnaissant la diversité culturelle. Nécessité d’affirmer un meilleur partage des ressources, notamment pour éviter l’accaparement des terres agricoles comme cela se produit dans trop de pays d’Afrique ou d’Amérique latine. Prise en compte de nouveaux modes de délibération collective, de construction de politiques publiques avec les habitants, dans le respect des biens communs. Besoin d’outils de planification territoriale, et de pilotage du développement durable tels que les agendas 21  dont on mesure mieux l’importance dans la bouche d’un représentant d’un pays du sud qui vous parle d’accès à l’eau ou d’un droit de l’urbanisme qui reste trop souvent à mettre en place.

Chercheure au CNRS, Catherine Lebris a bien montré, en introduction au débat  organisé par le Global Local Forum, que la décentralisation et la démocratie locale progressent partout dans le monde. La démocratie est un droit multi-niveaux : « la protection des droits universels contribue à renouveler la démocratie locale, tandis que la démocratie mondiale émergente trouve, elle-même,  un appui dans les autorités locales ». Ainsi en Tunisie, la future constitution en préparation consacre l’émergence des pouvoirs des collectivités territoriales et énonce des principes de démocratie participative et de gouvernement ouvert, dynamique encore fragile quand les droits des femmes sont menacés. Ainsi au Mali, la solution post-conflit passera par une décentralisation renforcée. À l’échelle locale, on peut faire vivre l’exigence démocratique dans le respect de chacun, comme l’a affirmé avec courage Oumou Sall Seck, seule femme maire au nord du Mali, maire de Goundam où les terroristes ont détruit tous les installations communales et l’hôtel de ville pour affaiblir le pouvoir municipal, d’autant qu’il était détenu par une femme. En l’entendant raconter ses épreuves et prononcer ses paroles d’espoir, je me suis remémoré avec une acuité renouvelée la fameuse formule d’Alexis De Tocqueville : « c’est dans la commune que réside la force des peuples libres. »

Illustration : À l’initiative de Geneviève Garrigos, présidente d’Amnesty International-section française, les participants du Vème Forum mondial des droits de l’homme ont marqué deux minutes de silence et brandit le message « STOP » contre les exactions de l’armée syrienne.

Les collectivités locales reprennent la main sur l’énergie

La cour administrative d’appel de Paris vient de prononcer un jugement important en condamnant EDF et ERDF à verser 4 millions d’euros au SIPPEREC, le syndicat intercommunal qui est l’autorité concédante pour l’électricité  de 102 collectivités d’Île-de-France, desservant plus d’1,7 millions d’usagers représentant 3,4 % de la consommation nationale d’électricité. Depuis 2005, le Comité du SIPPEREC refuse les rapports d’activité annuels d’EDF et ERDF, estimant que les informations transmises au niveau financier sont insuffisantes pour contrôler la qualité du service public de distribution et de fourniture d’électricité et connaître la situation économique réelle de la concession. Commentant ce jugement en répondant aux questions de La Lettre du Secteur Public, Catherine PEYGE, présidente du SIPPEREC et maire de Bobigny, estime que « le SIPPEREC n’avait pas les moyens de contrôler l’entreprise délégataire et d’évaluer le niveau de ses investissements ». La décision de la cour administrative d’appel va encourager les élus locaux à reprendre la main pour rééquilibrer la relation autorité concédante-concessionnaire. Les collectivités territoriales sont propriétaires des réseaux de distribution, et l’entreprise publique nationale avait tendance à l’oublier. Il y a quelques mois, la chambre régionale des comptes de Rhône-Alpes a d’ailleurs reproché à la ville de Lyon, dans une lettre d’observation, de ne pas assez exercer sa mission de contrôle sur son délégataire EDF.

À l’heure du grand Débat national sur la Transition Energétique (DNTE), des élus locaux français se déclarent en faveur d’une plus forte décentralisation énergétique. En mars 2011, Alain Rousset, président de l’ARF (Association des régions de France) écrivait au Premier ministre, François Fillon, pour lui faire part de son analyse : « L’examen des modèles énergétiques des grands pays industrialisés montre que l’énergie nucléaire est particulièrement développée dans les pays de tradition centralisée avec un État fort qui a longtemps dirigé ou pèse encore fortement sur la politique industrielle (France, Suède, Royaume-Uni, Japon ou encore Chine). A contrario, les énergies renouvelables sont nettement plus développées dans les États fortement décentralisés dont le modèle économique repose sur un tissu de PME dynamiques (Allemagne, Espagne, Italie) ». Avec 7% de l’énergie produite en France provenant d’une source d’origine renouvelable et un objectif de 20% en 2020 fixé par le Grenelle de l’environnement, le président de l’ARF proposait au gouvernement de s’appuyer sur les régions. Les communes françaises ont aussi redécouvert leur compétence énergétique, notamment lors de grandes pannes sur le réseau national en février 2010 quand près d’un million de foyers ont été privés d’électricité pour cause de tempête. La politique de maintenance du groupe EDF, et de sa filiale ERDF gestionnaire du réseau de distribution, a été contestée par les collectivités locales, propriétaires des réseaux de distribution d’électricité basse et moyenne tension. Ces collectivités propriétaires sont réunies dans des syndicats locaux d’électrification (souvent départementaux) aussi puissants que discrets, qui ont permis l’électrification de l’ensemble du territoire français depuis les années trente. Pendant des décennies, EDF a été le seul pilote de l’électricité en France, opérateur et planificateur, la vie des syndicats se résumant aux assemblées générales annuelles. Depuis la libéralisation de l’énergie, les élus locaux se sont rappelés qu’ils sont propriétaires des réseaux et ils ont des impatiences vis à vis du concessionnaire.

Energie girondine ou énergie jacobine ?

Pour l’Association Française Indépendante de l’Électricité et du Gaz (AFIEG), Christophe Droguère  observait récemment  que « dans le modèle centralisé, adopté par la France depuis plus de quarante ans, l’offre guide la demande, autrement dit la production guide la consommation. Dans le modèle décentralisé, un changement radical de vision énergétique s’opère. Ce modèle part de l’analyse de la demande, soit la consommation d’énergie, sur laquelle les efforts se concentrent pour la réduire par le biais d’outils innovants d’efficacité énergétique, ou en encourageant des comportements individuels et collectifs tendant à la sobriété énergétique. Après avoir agi sur la consommation, on commence par localiser la production sur le lieu de consommation (panneaux solaires, géothermie…), puis à l’échelon du territoire proche (éolien, biomasse, hydroélectricité, cogénération) et, enfin, pour équilibrer les besoins supplémentaires, des centrales thermiques ou nucléaires peuvent être mises à contribution. » Ce modèle décentralisé encourage aussi les gestionnaires de réseaux à développer des smart grids. On en parlera le 18 juin à l’occasion d’Innovative City Convention à Nice. Il serait bon qu’on parle aussi davantage de décentralisation énergétique dans le grand  Débat National sur la Transition Energétique.

 

 

Bâtir des régions résilientes

Après un XXème siècle qui fut le siècle des grandes guerres, on nous prédit un XXIème siècle qui sera celui des grandes catastrophes, environnementales, géologiques, industrielles ou sanitaires. Autant s’y préparer et s’adapter à ce contexte. L’OCDE a publié un rapport commandé par le gouvernement italien  sur le cas des Abruzzes, dont la capitale, L’Aquila, a été détruite par un tremblement de terre il y a quatre ans. Le rapport indique que la région devrait utiliser le vide crée par le séisme pour remédier au morcellement administratif, institutionnel et économique du passé. De nouvelles modalités de gouvernance (partage de l’information et actions publiques plus cohérentes) aideraient la région à dynamiser son économie, à promouvoir la croissance tirée par l’innovation en prenant appui sur le capital de connaissances et les compétences, et à refonder la conception de L’Aquila.

Les régions susceptibles d’être touchées par des désastres naturels ou qui subissent un déclin économique et démographique doivent se donner les outils pour être résilientes par rapport à ces enjeux. Le rapport de l’OCDE, en prenant l’exemple de la région des Abruzzes, invite les autorités à élaborer des politiques publiques basées sur l’innovation, le savoir, et l’ouverture à des capitaux extérieurs. Les recommandations du rapport peuvent guider les régions de tous les pays vers une croissance plus résiliente et les aider à assurer un suivi des pratiques exemplaires et améliorer le bien-être des collectivités locales après des catastrophes naturelles.

Huit recommandations sont formulées : planifier et engager un réaménagement dès que les besoins humanitaires immédiats sont satisfaits ; accroître la résilience du système régional avec une stratégie de développement intégrée et de l’adhésion des collectivités locales ; favoriser la coopération intercommunale et renforcer les capacités des administrations locales ; mettre en œuvre une stratégie d’innovation régionale ; améliorer les compétences et les faire coïncider avec les demandes du marché du travail ; accorder davantage de latitude aux forces vives de l’innovation ; protéger et promouvoir l’environnement naturel et le patrimoine culturel des Abruzzes, en assurant une offre touristique complète ; reconstruire L’Aquila sous la forme d’une cité créative et fondée sur le savoir.

Le développement de l’Afrique se joue à l’échelon territorial

Voilà le livre qui manquait pour comprendre ce qui se passe à l’échelon des territoires pour le développement du continent africain, dans le cadre d’une décentralisation progressive, inégale selon les pays, mais générale. Ce livre, ENJEUX DU DÉVELOPPEMENT LOCAL EN AFRIQUE (sous-titre : Comment repenser la lutte contre la pauvreté) a été écrit par Emmanuel Matteudi. Ce politologue est directeur du master « Urbanisme, habitat et coopération internationale » à l’Institut d’urbanisme de Grenoble. Il développe ses travaux depuis près de 20 ans pour le compte d’administrations centrales, de collectivités locales, d’organismes de recherche, d’ONG et d’Agences des Nations Unies. Ses domaines de prédilection sont l’éducation et la formation professionnelle, le développement local inclusif, la participation des acteurs locaux dans la conduite de projets et le rôle des cultures locales dans les processus de développement.

Tous ceux qui s’intéressent au développement local (car il y a aussi des idées à reprendre pour nos territoires hexagonaux) ou à la coopération décentralisée trouveront intérêt à lire cet ouvrage. L’auteur en consacre les deux premières parties à un utile rappel sur l’émergence des pouvoirs locaux sur le continent et à l’évolution des modes de coopération internationale. Il décrit les avancées mais aussi les faux semblants et les limites actuelles du développement local. Enfin, il ouvre des perspectives pour une approche socio-anthropologique du développement plus respectueuse des cultures locales (que les termes ne vous fassent pas peur, ce livre est clair et pédagogique et malgré son souci de précision, l’auteur n’est jamais académique ou abscons). Il montre que dans beaucoup de projets, si les intentions sont louables, les méthodologies sont souvent en inadéquation avec les réalités locales. Il déplore « les logiques d’infrastructures et d’équipement, combinées à une juxtaposition de projets sectoriels qui priment sur de vrais projets de territoire ». Il plaide pour une meilleure articulation des axes d’intervention, pour la construction de systèmes productifs locaux. Emmanuel Matteudi est très attentif au rôle de la société civile, à la participation des habitants, à leur appropriation des projets. Il milite pour un renforcement de la « capabilité » des agents économiques sur leur territoire, précisant que « la capabilité se distingue de la capacité, de par la différence qu’elle fait entre droits ou libertés formels et droits ou libertés réels. »

Le développement territorial en Afrique se construit avec des collectivités locales qui ont des moyens humains et financiers encore très limités. Guy Matteudi rappelle qu’ « en 2005, le volume total des ressources annuelles des collectivités locales africaines s’élevait environ à 8,5 milliards d’euros, dont 7 milliards pour l’Afrique du Sud (82 %) et 500 millions pour l’Afrique subsaharienne (6 %) ». Aujourd’hui, tous les économistes parle du réveil de l’Afrique, évoquent des taux de croissance qui vont transformer des Etats pauvres en pays émergents. Faut-il partager cet optimisme ? Le développement du continent émerge à partir de territoires où le secteur de l’économie informelle urbaine et rurale domine (72 % des emplois en Afrique subsaharienne en 2010 selon le BIT) et où 90 % de la population n’a pas de compte bancaire. Dans la lignée d’Esther Duflo, Emmanuel Matteudi nous appelle à repenser la lutte contre la pauvreté. Les objectifs du millénaire pour le développement fixés par l’ONU seront d’abord atteints à l’échelon local. Education, santé, sécurité alimentaire, accès aux services essentiels, autonomisation des femmes sont le socle de ce développement.

Préface de Jean-Michel Severino. Editions L’Harmattan. Collection La Librairie des Humanités. 197 pages. 21 euros.

ISBN 978-2-336-00447-1

Le scandale de la mendicité avec des bébés

Je relaie aujourd’hui le point de vue exprimé par Julien Damon dans le dernier numéro d’Actualités Sociales Hebdomadaires. Lisez-le et faites lire cet article aux responsables publics qui ne font rien pour que cesse le scandale de la mendicité avec bébé au pays des droits de l’Homme, dans les rues de nos grandes villes et singulièrement de Paris. Dans un pays qui dispose d’un arsenal législatif et réglementaire robuste sur la protection de l’enfance, comment peut-on laisser se développer de telles pratiques ?

Nous sommes tous responsables de ce déni de dignité humaine si nous laissons faire. Lâcheté pour nous qui passons devant ces gens, adultes et enfants, en détournant les yeux ou qui soulageons notre bonne conscience de pièces de monnaie qui entretiennent un système de traites des humains qui doit suffisamment « bien » fonctionner puisqu’il persiste. Impuissance d’agents de services sociaux, de policiers et de juges qui se trouvent bien seuls et démunis, si l’envie leur prend de s’attaquer au problème. Lâcheté ordinaire des citoyens et des responsables publics dans un pays où on s’émeut quotidiennement de tout pour ne rien régler durablement.

En ce début de XXIème siècle, en Europe, on ne peut pas tolérer ces pratiques avilissantes de mendicité, et encore moins lorsque des bébés en sont otages. Il faut que cela change. Le débat français sur la mendicité a été biaisé depuis quelques années par la polémique sur les arrêtés municipaux anti-mendicité. Ne pouvant pas prendre d’arrêtés  généraux, des maires de droite ont interdit la mendicité dans des zones de centre-ville commerçantes ou touristiques. Cela est apparu comme une mesure égoïste d’exclusion des pauvres. À ce qui était une posture sécuritaire pour certains maires de droite a répondu un réflexe pavlovien d’opposition des élus de gauche.  Comment peut-on défendre le droit à mendier dans le pays qui a inventé le RMI et dont le pacte républicain constitue un idéal émancipateur pour tout homme ? Vaste sujet mais concentrons-nous au moins immédiatement sur la mendicité avec des bébés qu’il faut faire cesser au plus tôt. C’est une juste cause qui mérite qu’on se mobilise.

French touch pour la “Silver economy“

Deux signaux dans l’actualité liés aux conséquences du vieillissement de notre société. 1. Les ministres Arnaud Montebourg, et Michèle Delaunay viennent de lancer la filière de la silver Economy (silver comme cheveux argentés), économie du vieillissement qui regroupe toutes les entreprises agissant pour ou avec les personnes âgées. 2. Le groupe français Orpea, leader européen de l’hébergement des personnes âgées annonce qu’il va ouvrir des maisons de retraite en Chine. L’expertise française en matière de prise en charge des personnes âgées dépendantes n’est plus seulement synonyme de dépenses sociales exponentielles. Le savoir-faire français peut aussi se transformer en centres de profit si on sait faire naître des champions mondiaux comme il en existe déjà dans le secteur des services avec Veolia ou Suez Environnement. Et puisque les ministres, en parlant de sylver économy, nous invitent à nous affranchir de notre devoir de francophonie, saluons l’émergence dans le secteur des services collectifs de champions du care après ceux des utilities. Vive la french touch !

En encourageant la structuration d’une filière de la silver economy,  les ministres du redressement productif et en charge des personnes âgées, veulent favoriser les échanges entre ces acteurs et « tracer une feuille de route pour cette filière émergente, ainsi que les perspectives de développement de ce marché en France en Europe et dans le monde, avec plus de 900 millions de personnes âgées ». L’objectif est de faire de la silver economy une filière d’excellence. Menés par un collectif d’acteurs réunissant entreprises, économistes, financeurs, les premiers travaux entrepris depuis septembre 2012 ont permis d’identifier différentes pistes d’action pour cet objectif : structurer l’offre des entreprises de manière à avoir une filière constituée de quelques grands groupes, plusieurs ETI (entreprises de taille intermédiaire), PME et startups ; faire émerger des réseaux de distribution ; donner aux entreprises les moyens de se développer et d’investir dans la Silver économy (fonds d’amorçage, normalisation AFNOR…) ; labelliser les meilleurs produits. En France, les personnes âgées de 60 ans et plus, au nombre de 15 millions aujourd’hui, seront 20 millions en 2030. Le nombre de personnes âgées de 85 ans et plus sera multiplié par près de 4 en 40 ans passant de 1,4 à 4,8 millions d’ici à 2050. C’est bien un changement de société qui se produit avec l’allongement de la durée de la vie.

L’annonce faite par Orpea d’ouvrir des maisons de retraite en Chine témoigne de la bonne santé financière de quelques groupes français qui se tournent à l’international après leur réussite hexagonale. Aujourd’hui Orpea est le leader européen sur le marché de la dépendance. Il dispose d’un réseau de 431 établissements pour plus de 40.374 lits,  près de 30.000 en France  et 2.989 en construction. Près de 10 ans après ses débuts à l’international, et fort de son statut de leader européen, Orpea lance donc des projets d’implantations en Chine. Là-bas, le nombre de personnes de plus de 60 ans va être multiplié par 2,5 d’ici à 2050, passant de 185 millions à 450 millions, dont 30%, soit 150 millions, auront plus de 80 ans. Ce pays devra s’équiper massivement d’établissements médicalisés, adaptés à la prise en charge de la grande dépendance et des maladies neurodégénératives de type Alzheimer. Orpea fait le pari que même si la puissance publique chinoise prend en charge la plus grande partie de ces besoins, il restera encore une part de marché significative, notamment pour les personnes et les familles disposant d’un fort pouvoir d’achat et recherchant une offre de très grande qualité.

Des champions français de la prise en charge de la dépendance

À côté d’Orpea, d’autres groupes français comme Korian et Medica poursuivent leur croissance. Le marché domestique français est aujourd’hui stabilisé et son essor très encadré est lié aux schémas mis en oeuvre par les agences régionales de santé. Korian a achevé le mois dernier son OPA sur l’entreprise allemande Curanum, et grâce à cette croissance externe, il exploite aujourd’hui 35 000 lits dans 327 établissements : en France,  171 établissements avec près de 15.000 lits ; en Allemagne, 125 établissements pour 15 700 lits exploités et en Italie 31 établissements avec 4.350 lits. Dans ce tiercé de tête, il faut citer aussi le groupe Medica qui compte 220 établissements avec 16.500 lits dont 2.100 en Italie. Ces groupes se diversifient aussi sur d’autres métiers liés au grand âge, à la silver economy pour reprendre la terminologie ministérielle. Fin 2012, Orpea a ainsi pris une participation de 30 % de capital de Domidom, société spécialisée dans la prise en charge de la dépendance à domicile forte de 60 implantations sur le territoire français. La vieillesse devient décidément un big business.

Illustration : plus de 650 personnes ont assisté à Bercy au lancement de la nouvelle filière industrielle de la Silver Economy, à l’invitation d’Arnaud Montebourg et Michèle Delaunay.